Christian Walter : « Les choix mathématiques sont des choix éthiques » !

Publié le 12/04/2022 - mis à jour le 14/04/2022 à 15H04

On s’attend généralement, lorsqu’on interroge un financier, à parler davantage de chiffres que de lettres. Mais Christian Walter, actuaire agrégé, professeur de finance à Kedge BS et chercheur associé à l’Institut des sciences juridiques et philosophiques de la Sorbonne (ISJPS université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – CNRS UMR 8103) est un esprit curieux de tout. Il s’intéresse autant aux religions et à la bande dessinée qu’aux mathématiques. Cotitulaire de la chaire Éthique et finance de la Fondation Maison des sciences de l’Homme, il appelle à créer des ponts entre éthique et finance, et à questionner les modèles qui fondent aujourd’hui l’activité des banques et des compagnies d’assurance.

Actu-Juridique : Qu’est-ce que l’actuariat, votre domaine d’activité ?

Christian Walter : Comme les cuisiniers travaillent les aliments ou les sculpteurs la glaise, un actuaire travaille sur le hasard, sa matière première. Il traduit les événements futurs contingents en argent présent. En finance, le hasard prend le nom de risque. C’est en se référant à ce hasard que l’on estime que certaines choses sont risquées, imprévues, dangereuses, aléatoires. L’actuaire produit un scénario sur une tempête, un tremblement de terre, un krach financier. Il fait une hypothèse sur le futur, évalue en termes de probabilité ce futur contingent. Il en tire un calcul correspondant aux coûts ou aux gains de ce sinistre. Il le traduit en valeur financière, estime ce que ce futur contingent produirait en argent. Quand vous avez une prime automobile de votre voiture, l’assureur calcule une espérance mathématique de sinistre par rapport à votre conduite et à ce qu’on peut estimer comme une moyenne d’accident possible sur une population. Cela associe le hasard, la temporalité et l’argent.

AJ : C’est donc une activité aussi mathématique que philosophique ?

CW : Oui et non. C’est moi qui le présente ainsi à partir de mon parcours, très hybride. Je ne pense pas que tous les actuaires définiraient leur activité de la sorte. C’est mon propre apport à l’actuariat d’avoir cette entrée pour penser ce que l’on fait. Il y a, depuis 2 000 ans, deux façons de voir le hasard. Selon la première, que l’on retrouve chez le philosophe grec, Anaxagore, et plus tard chez le mathématicien, Laplace, le hasard relève notre ignorance. Il renvoie à un vécu subjectif. On appelle alors hasard ce qui paraît échapper à nos connaissances. Le « démon de Laplace » exprime l’idée qu’un esprit universel qui pourrait connaître la position de toutes les particules de l’univers pourrait dérouler jusqu’à la fin l’histoire complète de l’univers. Il n’y aurait plus aucune incertitude sur l’avenir puisqu’il n’y aurait pas d’ignorance de l’état des choses sur le présent. Cette hypothèse se retrouve dans l’avalanche règlementaire que l’on subit depuis une vingtaine d’années dans beaucoup de domaines, et notamment en finance. On imagine que plus on donnera d’informations sur l’état des choses sur le présent, plus on réduira l’incertitude sur l’avenir. Selon une seconde vision, défendue par Aristote et Cournot, et que l’on retrouve dans la mécanique quantique, le hasard est intrinsèque à la matière. Il n’est pas dans nos têtes mais « dans les choses ». Même si on donnait mille fois plus de pages d’informations sur le présent, l’incertitude sur le futur ne se réduirait pas. C’est l’utopie réglementaire actuelle de croire que le hasard résulte de notre ignorance sur le présent.

AJ : Comment êtes-vous devenu actuaire ?

CW : Je ne savais pas ce que je voulais faire et j’ai commencé par les classes préparatoires scientifiques.  Mais j’ai finalement intégré l’Essec où j’ai fait beaucoup de philosophie et de sociologie des sciences – à l’époque c’était possible. J’ai commencé à travailler dans le secteur bancaire sans trop savoir ce qui me plaisait vraiment. J’étais gérant de SICAV à l’époque du krach de 1987. Cela a été ma chance. Avec ma formation en philosophie des sciences, j’ai tout de suite compris que les modèles mathématiques utilisés dans la finance pour modéliser les risques de portefeuilles étaient absurdes. Le directeur de la salle des marchés, un jeune polytechnicien énarque, m’avait alors dit qu’il avait été « trahi par les modèles ». Ces modèles absurdes – à l’époque, Black-Scholes et Merton – créaient des illusions, mais n’étaient pas du tout proches du vrai monde. Au lieu de voir le risque, on voyait un monde fictif sans risque. Une illusion trompeuse. Pour moi c’était une énigme. Pourtant, la plupart des mathématiciens de la finance les considéraient comme pertinents. Je ne comprenais pas. J’ai donc voulu analyser ce phénomène d’un maintien d’un modèle non validé. J’ai alors repris mes études pour devenir actuaire et j’ai enchaîné avec un doctorat sur les structures fractales de l’économie. En plus de travailler dans le secteur financier, j’ai continué mes travaux de recherche et soutenu une habilitation à mener des recherches (HDR) en sciences de gestion. Cela m’a amené dans les années 2000 à créer mon cabinet de conseil tout en étant engagé dans la recherche.

AJ : Comment êtes-vous arrivé à cette chaire Éthique et finance ?

CW : En 1996, après ma thèse, j’ai rencontré un très grand historien élève de Fernand Braudel, Maurice Aymard. Il était à l’époque administrateur de la Fondation de la maison des sciences de l’homme (FMSH). Il m’a incité à créer un programme expérimental à la FMSH sur l’analyse de la finance par les sciences humaines et sociales, avec un historien des sciences et un historien de l’économie. Ce programme est devenu un incubateur à la chaire Éthique et finance, d’abord installée à l’Institut catholique de Paris (ICP) de 2010 à 2014, avant de revenir à la FMSH de 2014 à aujourd’hui. L’approche religieuse de la finance insiste sur les valeurs humaines ou religieuses (finance chrétienne, finance islamique) mais on peut aussi étendre cette démarche à la finance verte. On pense que des « valeurs » (humaines, religieuses, vertes, etc.) pourront métaboliser le mal en bien. C’est oublier le poids des dispositifs, des structures, des logiciels. Les individus sont enchâssés dans une technologie invisible mais très présente, qui peut être porteuse aussi de valeurs. On s’attache dans la chaire à étudier l’influence des dispositifs de gestion sur le secteur financier et au-delà. Les logiciels de calcul, les organisations, les tableurs Excel : tous ces objets non humains mais inventés par des hommes ont une influence sur le système, que l’on scrute de manière très précise. Un algorithme contient une morale embarquée.

AJ : Pourquoi les valeurs humaines ne suffisent-elles pas ?

CW : Les exemples fourmillent de personnes honnêtes ou intègres qui ont mis leur système en faillite. Non pas parce qu’elles étaient cupides, mais parce que les dispositifs de contrôle sur lesquels elles s’appuyaient étaient fléchés par des valeurs autres formées par la technologie. Vous croyez que la technique est au service de l’être humain. Vous pensez avoir dans les mains un marteau, un objet éthiquement neutre dont la « qualité morale » dépend de ce que vous en faites. En matière financière, cela ne se passe pas comme cela. C’est plutôt comme dans un jeu vidéo, comme dans Matrix. Les choix mathématiques faits dans la finance sont des choix éthiques car ils mettent en forme une vision particulière du monde. Ainsi les modèles mathématiques de risque sont des éléments importants de l’éthique financière. Quand on fait un choix intellectuel de modèle mathématique de risque, il est naïf de se dire qu’on pourra ensuite plaquer dessus des valeurs différentes de celles portées par le modèle. De ce point de vue, la finance dite « verte » est une surcouche verte posée sur des modèles mathématiques « bruns ». Cela ne fonctionne pas. Tant que l’on ne touche pas aux modèles bruns, cette finance verte sera une fiction. Ceux qui choisissent les modèles mathématiques ont une responsabilité intellectuelle que l’on appelle responsabilité épistémique. Est épistémique ce qui a trait à la connaissance, aux savoirs, aux choix intellectuels. Aux représentants des finances religieuses, qu’elle soit chrétienne ou musulmane, je dirais : « Dieu ne vous demandera pas uniquement comment vous vous êtes comporté avec votre prochain, mais quel choix de modèle vous avez fait ! ».

AJ : Que nous dit l’exemple de la Société Générale au sujet de la responsabilité épistémique ?

CW : La Société Générale avait une chaire de mathématiques financières à l’école Polytechnique qui travaillait sur les modèles bruns. Les dirigeants de la banque ont fait le choix de modèles de contrôle de risque dont la communauté scientifique savait parfaitement qu’ils posaient problème. Les dirigeants n’ont pas fait cas de ces controverses. Peut-être l’ignoraient-ils ; peut-être ont-ils décidé que malgré l’existence d’autres modèles, ceux-là devaient être maintenus. Ils ne sont pas les seuls à avoir fait ce type de choix. En 1997, j’avais eu l’occasion de discuter à New York chez JP Morgan avec le concepteur de RiskMetrics, le modèle de risque utilisé par la banque JP Morgan. Ce responsable avait volontairement décidé d’ignorer les autres modèles possibles parce qu’ils n’arrangeaient pas JP Morgan. Ce qui se joue, dans la responsabilité épistémique, c’est la décision de maintenir un type de modèle par paresse intellectuelle ou manque de courage intellectuel pour en changer. Un critère de l’intégrité scientifique est le bon fonctionnement des vertus épistémiques (courage intellectuel, mise à jour de ses connaissances). Dès que des modèles deviennent inattaquables ou non questionnables, il faut s’interroger. On pourrait par exemple se poser la question des modèles de la gestion du Covid, bizarrement inattaquables dans les débats.

AJ : Ce concept de responsabilité épistémique est-il bien connu ?

CW : Vous trouvez à son sujet 39 millions de résultats sur Google. Donc oui, c’est très connu. À la chaire Éthique et finance, nous avons appliqué cette notion dans le domaine de la finance. Lorsque l’affaire Kerviel a été jugée au civil par la cour d’appel de Versailles en 2015, les termes utilisés par la cour et l’avocat général renvoyaient implicitement à cette notion. Il est en effet dit dans le jugement que la banque a laissé exister en toute connaissance de cause des systèmes de gestion du risque qui ont amené à cette fraude. La banque a été reconnue coresponsable du préjudice qu’elle avait subi. La responsabilité épistémique, c’est exactement cela. En 2015, dans son livre intitulé : Ethics and the Global Financial Crisis. Why Incompetence is Worse than Greed, Boudewijn de Bruin attirait l’attention sur les défaillances épistémiques à l’origine de la crise de 2008, ce qui a été pris très au sérieux dans les travaux de la chaire Éthique et finance.

AJ : Cette responsabilité a-t-elle permis de mettre en cause des dirigeants ?

CW : Pas encore à ma connaissance. La question est de savoir s’il y a ignorance ou persévérance derrière les mauvaises décisions quant aux modèles. Il faut faire la part des choses entre l’erreur intellectuelle et la faute morale. À quel moment une erreur intellectuelle devient-elle une faute morale ? On a le droit d’ignorer, mais pas de persévérer dans l’erreur quand celle-ci est démontrée. Dans la finance, tout cela est très documenté. On a recensé un grand nombre de cas dans lesquels les modèles choisis étaient invalidés par des tests et maintenus envers et contre tout. C’est alors une faute morale. En finance, on voit aussi des modèles invalides perdurer car ils permettent de s’enrichir davantage. Là, on voit réapparaître le biais affectif classique sur l’argent. Il faudrait maintenant trouver une piste juridique, mettre en évidence un mécanisme juridique ou causal qui dirait à quel moment on passe de l’erreur à la faute.

AJ : Comment verdir les modèles ?

CW : La finance verte restera superficielle tant qu’on n’ira pas verdir les modèles mathématiques de risque. On a verdi les investissements, mais pas la structure du hasard. On a un hasard vert, naturel, dans la nature. On a un hasard brun dans la finance, car nos modèles financiers sont toujours ceux de la finance néo-classique. Une finance verte tiendrait compte des structures du hasard dans la nature, capterait en elle les bonnes formes de loi, qu’on appelle dans le jargon les lois de puissance. Ces lois montrent que les phénomènes ne se répartissent pas de manière homogène. Le hasard de la nature n’est pas celui, régulier, des moyennes. C’est un hasard sauvage, irrégulier et inégalitaire. Prenez par exemple la masse totale d’eau terrestre constituée de cinq océans, de grands lacs et de mers, mais aussi de millions de mares aux canards. La contribution des millions de mares aux canards que l’on trouve un peu partout est très faible par rapport à celle des cinq océans et des grands lacs. On est dans une structure de 99-1. En effet, 99 % des « individus » abritent 1 % de la ressource en eau et réciproquement, 1 pour cent des « individus » concentrent 99 % de la richesse en eau. Pour prendre en compte ce genre de répartition très inégalitaire dans des modèles de risque, il faut que la structure du probable ne soit pas régulière. Or dans les modèles financiers, même dans ceux de la finance verte, les mathématiques du probable ne prennent pas en compte ce phénomène très inégalitaire. La nature a une structure fractale, et les modèles de la finance verte, non. La finance sera vraiment verte quand on aura mis dans les modèles ces hasards sauvages. On voit que la question de la finance verte n’est pas la même que celle de la finance éthique.

AJ : Ces problèmes de modèles sont-ils spécifiques au monde de la finance ?

CW : La finance peut apparaître comme un domaine canonique, dans lequel s’expriment avec force des problèmes qui touchent aujourd’hui bien d’autres domaines davantage matériels. Alors que dans le BTP vous avez la résistance des matériaux, les normes financières sont totalement immatérielles. Dans la finance, vous n’avez aucune contrainte physique. Si une norme est mal faite, les complications s’ensuivent. Il est intéressant de voir ce qui se passe dans des phénomènes extrêmes pour ensuite s’interroger sur des régimes plus classiques. La finance est à ce titre un poste d’observation pertinent.

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