Hauts-de-Seine (92)

Isabelle Clanet dit Lamanit et Fabien Arakelian : premier binôme bâtonnière-vice bâtonnier des Hauts-de-Seine

Publié le 04/03/2022 - mis à jour le 04/03/2022 à 10H35

Isabelle Clanet di Lamanit est avocate spécialisée en droits de l’enfant. Fabien Arakelian est pénaliste. Membres du barreau des Hauts-de-Seine, ils ont été élus, à l’issue du scrutin du 7 décembre 2021, bâtonnière et vice-bâtonnier. Un an avant leur entrée en fonction, qui doit avoir lieu le 1er janvier 2023, ils ont accepté de nous raconter la façon dont ils envisageaient leur année de dauphinat ainsi que les défis à venir.

Actu-Juridique : Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Isabelle Clanet dit Lamanit : Je ne viens pas du tout d’une famille de juristes. Je suis devenue avocate par hasard. Je faisais beaucoup de théâtre et mes parents m’avaient dit : « Tu arrêteras la fac de droit si tu rentres dans une des écoles d’État de théâtre ». J’ai été admissible plusieurs fois mais je n’ai jamais été admise et, paradoxalement, la faculté de droit se passait très bien. C’est à l’école de formation des avocats que j’ai finalement réalisé que ces deux formations – le droit et le théâtre – étaient en réalité complémentaires et que c’était bien d’avoir fait les deux. J’ai intégré tout de suite le barreau de Nanterre ; dont je suis d’ailleurs un pur produit. J’ai prêté serment en 1997 puis j’ai effectué le parcours classique : collaboratrice de l’Ordre pendant 2 ans, secrétaire de la Conférence, présidente de l’Union des jeunes avocats (UJA), présidente de l’association des anciens secrétaires de la Conférence. J’ai ensuite été membre du Conseil de l’Ordre, la première fois, durant 6 ans. J’en suis sortie pendant 3 ans, puis je me suis représentée il y a 2 ans, en binôme avec Fabien Arakelian, puisque entre-temps la loi sur la parité au sein des instances ordinales était passée.

Fabien Arakelian : Je suis également devenu avocat par hasard puisque, à la base, je voulais être prof de sport ! Mais j’ai changé de voie suite à un problème au genou ; suite à cela, j’ai suivi un de mes meilleurs amis à la fac de droit de Nanterre. J’ai tout de suite été passionné par le droit, et plus particulièrement par le droit pénal. J’ai prêté serment en 2001 et le seul barreau que j’ai connu est celui des Hauts-de-Seine. J’ai immédiatement été collaborateur d’un avocat pénaliste, Maître Patrick Quentin. Je suis ensuite devenu collaborateur de l’Ordre, de la même manière. La seule différence avec ma consœur, Isabelle Clanet dit Lamanit, est que je n’ai jamais été secrétaire de la Conférence. Il paraît que je n’étais pas assez éloquent. J’ai été membre du Conseil de l’Ordre pour un premier mandat puis pour un deuxième mandat, avec Isabelle.

AJ : Qu’est-ce qui a motivé votre candidature aux élections en binôme ?

I.C.L. : J’avais depuis longtemps cette idée du binôme. La loi nous permet de le faire et Paris le fait de manière ininterrompue depuis 2011. Je trouvais donc que c’était une aberration pour notre barreau, qui compte tout de même 2 611 membres à la date des élections de décembre, de n’avoir jamais eu l’idée de le faire. Pour ma part, je suis persuadée qu’à deux nous allons nous démultiplier. Il s’agit du même principe que la collégialité en audience : nous allons nous enrichir de nos échanges, apprendre à dialoguer et éviter, je l’espère, la solitude de la tâche.

F.A. : Étant dans la continuité de notre engagement ordinal à tous les deux, nous nous trouvons donc dans cette logique. Nous sommes plus forts à deux, avec une gouvernance enrichie par nos échanges, comme l’a dit Isabelle.

AJ : Pourquoi cette année en particulier ?

I.C.L. : Il s’agit du résultat d’années d’engagement ordinal, pour l’un comme pour l’autre. Nous avions vraiment une légitimité quant à cette fonction puisque nous présidons tous les deux des commissions judiciaires importantes. Nous avons également une réputation de travailleurs, au service de nos confrères. En outre, dans notre barreau, il existe des règles de gouvernance particulières, non-écrites. Notre barreau est composé de deux-tiers d’avocats qui exercent dans de grosses structures, principalement de conseil, et d’un tiers d’avocats qui exercent dans des petites structures, traitant principalement de la matière judiciaire. Or la composition du Conseil de l’Ordre respecte ces équilibres. De même, pour le bâtonnat, des candidats et candidates issus du judiciaire se présentent une fois sur trois. Cette année, c’était le tour du judiciaire.

F.A. : Notre barreau permet, en effet, de faire cohabiter des avocats qui exercent au sein des grandes tours de La Défense, représentant le premier barreau d’affaires français, et, en même temps, ce barreau judiciaire dont nous sommes issus et qui est très dynamique. Il s’agit de la spécificité de notre barreau ; c’est ce qui constitue sa richesse. Nous revendiquons le fait d’être la bâtonnière et le vice-bâtonnier de tous ces avocats.

I.C.L. : En 2022, notre barreau fête ses cinquante ans (1972) ainsi que les trente ans de la fusion (1992) – les professions d’avocat et de conseil juridique ayant fusionné pour n’en former qu’une seule à cette date. Ainsi, s’il y a bien un barreau où l’on vit au quotidien cette fusion, c’est le nôtre. Les règles non-écrites sur l’alternance des mandats au Conseil de l’Ordre et au bâtonnat en sont la preuve.

AJ : Vous vous situez également dans la continuité du bâtonnier Michel Guichard ?

F.A. : Nous allons prendre nos fonctions de manière humble. Nous allons poursuivre le travail de nos prédécesseurs tout en étant conscients que nous allons exercer nos fonctions dans un ordre qui a su se moderniser et qui a su affronter une crise inédite. Ce n’est pas terminé…

I.C.L. : Comme nous l’avons dit à Michel Guichard, cette année, nous allons être des conseillers sagement assis sur le banc de touche. En effet, l’usage veut que les dauphins soient taisants dans les débats du Conseil de l’Ordre, l’année de leur dauphinat. En revanche, nous souhaitons sortir de notre zone de confort. Fabien préside la commission pénale depuis des années. De mon côté, je préside celle des droits des enfants. Nous avons cependant demandé à intégrer des commissions éloignées de nos spécialités tels que la commission des finances ou encore l’incubateur du barreau. Nous voulons participer concrètement aux travaux.

F.A. : Nous sommes très investis sur tout ce qui concerne les atteintes récentes au secret professionnel. Compte tenu de notre barreau, il va falloir s’organiser. L’Ordre doit jouer son rôle de protecteur des avocats.

AJ : Cette question faisait partie de votre programme. Pouvez-vous développer ?

F.A. : La question du secret professionnel est précisément ce qui fait la richesse de notre barreau puisqu’il s’agit d’une problématique qui concerne les avocats des grosses structures mais également les avocats judiciaires. La bâtonnière et le vice-bâtonnier vont donc être les garants de la préservation du secret professionnel qui a récemment fait l’objet d’attaques sans précédent. Il est de notre devoir de réaffirmer, dans les actes, que ce secret professionnel doit s’appliquer en matière de défense, dans le conseil et que ce n’est ni un pré carré, ni un privilège qualifié de « corporatiste ».

Il s’agit, en réalité, d’une garantie au service du justiciable. Ainsi, le rôle de l’Ordre est de protéger coûte que coûte ce secret professionnel. Le barreau des Hauts-de-Seine, à l’instar du barreau de Paris, est extrêmement vigilant sur la défense du secret. Le secret professionnel doit être général, absolu et illimité.

AJ : Vous parlez également de défendre la déontologie…

I.C.L. : La déontologie est une exigence pour tous les avocats, mais il s’agit également d’une protection et d’un avantage concurrentiel unique. Accepter qu’on crée des brèches dans cette déontologie revient, à notre sens, à perdre la spécificité des avocats de France et cela est très dangereux.

F.A. : Nous avons, au sein de notre barreau, une commission de déontologie à laquelle nous souhaitons donner toute son importance. Nous souhaitons également être avant-gardiste sur tous les sujets qui se posent régulièrement. Il s’agit, pour nous, d’un pilier de notre profession à l’instar du secret professionnel.

I.C.L. : Au sein de cette commission de déontologie, nous avons, par exemple, demandé qu’on puisse travailler sur l’avocat et les réseaux sociaux, ce qui constitue un véritable sujet.

AJ : Qu’est-ce que vous entendez par « l’avocat et les réseaux sociaux » ?

I.C.L. : Notre déontologie s’applique dans notre vie professionnelle mais également dans notre vie personnelle. Cela a un impact sur toutes nos publications ainsi que sur la manière dont on va décider d’apparaître en photo – il faut rappeler à nos confrères, par exemple, qu’il n’est pas possible d’apparaître, en-dehors des audiences, avec une robe d’avocat. Cela a également un impact sur la manière dont on va liker, partager ou encore publier les commentaires de nos clients… Le bâtonnier possède un véritable rôle de modérateur des réseaux sociaux. Je ne crois pas qu’il y ait des groupes privés, aujourd’hui, à partir du moment où tout peut être partagé. Ainsi, nous devons rappeler ces règles de déontologie : la modération, la courtoisie, la délicatesse… Tous ces piliers peuvent être interrogés sous un certain nombre de publications d’avocats. Nous avons d’ailleurs prévu de faire des focus sur les règles de déontologie. Les grands cabinets sont très intéressés par ces piqures de rappel. Les réseaux sociaux sont notre quotidien et nous concernent tous et toutes.

AJ : Quels sont les autres chantiers que vous allez mener ?

F.A. : Depuis un certain nombre d’années, nous avons constaté un autre mouvement ;  l’avocat mis en-dehors du Palais de justice. Ainsi, les avocats vivent ce phénomène, dans le milieu judiciaire, qui se matérialise notamment par des cartes qui leur sont données pour entrer dans les différents services du tribunal judiciaire, des cartes de parking… Il s’agit du quotidien de nos confrères qui le prennent, à juste titre, très mal. Ils ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux au sein du tribunal alors que la spécificité de notre barreau, même si cela est de moins en moins le cas, est d’avoir les locaux de l’Ordre des avocats au sein du tribunal judiciaire. Ainsi, ce problème n’est pas à négliger et est symboliquement très important. Nous ne pouvons pas être auxiliaires de justice quand cela arrange. Si nous participons pleinement aux œuvres de la justice, il faut, en retour, que les avocats aient leur place au sein du Palais de justice. Nous allons donc être d’une vigilance extrême sur ce point ; certaines dérives nous inquiètent et constituent un véritable obstacle à l’exercice de notre profession.

AJ : Cette difficulté est-elle propre à votre département ?

F.A. : Il s’agit d’un mouvement national, qui tourne autour de cette notion de sécurisation, commencé il y a quelques années avec les box vitrés dans les salles d’audience. Le barreau des Hauts-de-Seine avait été précurseur dans l’exercice de recours contre leur création. Ce phénomène se matérialise ensuite par l’accès au sein du tribunal judiciaire qui devient difficile, des nombres limités de place, l’utilisation de badges… Si nous comprenons les impératifs de sécurité, nous considérons pour autant que nous sommes un auxiliaire de justice qui a sa place au tribunal. Encore une fois, il n’est pas question qu’il y ait des obstacles à l’exercice de notre profession.

I.C.L. : Le fait d’être élus à deux nous permet de rester des gens de terrain, de conserver une petite activité au sein de nos cabinets respectifs et donc d’expérimenter les difficultés de nos confrères ; ainsi, cela nous permet de nous trouver, comme eux, derrière des portes vitrées qui ne s’ouvrent pas ou encore de ne pas pouvoir entrer dans un parking. Nos attentes sont importantes quant à tous ces aspects du quotidien.

AJ : Le barreau des Hauts-de-Seine est très attentif aux nouvelles technologies, notamment avec le Lab’92, l’incubateur du barreau des Hauts-de-Seine. Est-ce que vous avez des réflexions là-dessus ?

F.A. : Il s’agit de l’ADN de notre barreau. Nous devons être à la pointe sur ces sujets d’incubateur sur lesquels nous allons nous investir et nous souhaitons également, et cela n’est ni antinomique, ni contradictoire, être proche de l’humain, être en contact avec les justiciables ainsi qu’avec les magistrats. Voici notre enjeu.

I.C.L. : C’est ce que nous avions mis dans notre programme : d’un côté, être à la hauteur des défis et d’un autre côté, ne pas perdre notre ADN. Il faut impérativement continuer à être dans le dialogue avec nos juges. Du fait de ma spécialité, les droits de l’enfants, je me retrouve face à des dossiers qui bougent quotidiennement, et je dois pouvoir accéder aux greffes, aux juges, ce qui est aujourd’hui très compliqué, parfois même impossible. Je dois pouvoir consulter les derniers rapports éducatifs qui arrivent la veille ou le jour d’une audience… Et puis, lorsqu’on voit la souffrance de l’institution, celle des magistrats et des greffiers, on ne peut pas s’accommoder de cette déshumanisation des locaux. Au sein du pôle mineurs, on s’applique à se réunir régulièrement entre avocats et magistrats, y compris sur des événements conviviaux. C’est également dans ces moments-là, et parce qu’on préserve l’humain, qu’on arrive à se passer un certain nombre de messages, dans une bonne entente ; cela nous permet notamment d’éviter les incidents d’audience.

AJ : Quels sont vos prochains chantiers ?

I.C.L. : Notre barreau est très dynamique en termes de formation. L’École de la défense pénale a été créée il y a 2 ans par Fabien, la commission « avocats d’enfants » organise, chaque année, des colloques de grande qualité. Nous avons également créé Eloc’en Seine, un concours d’éloquence pour adultes et pour enfants, à l’occasion de la journée des droits de l’enfant… J’aimerais proposer des formations que les avocats ne peuvent pas se payer intégralement, justement autour de la relation avec le client, avec des jeux de rôle, des prises de parole. J’aimerais que nos confrères puissent accéder à des formations d’excellence, par exemple, sur l’oralité. Cela rejoint l’aspect de notre programme visant à apporter du bien-être aux avocats dans leur vie professionnelle.

F.A. : Avec nos deux commissions, nous avons mis en place des formations et nous souhaitons que cela se poursuive. En outre, alors que l’École de la défense pénale aurait pu ne concerner que les avocats de la défense judiciaire, celle-ci touche également nos confrères qui travaillent à La Défense avec ses modules de droit pénal des affaires. Ainsi, il s’agit d’une passerelle entre nos deux modes d’exercice ; cela est fondamental.

I.C.L. : Nous avons également demandé à participer à la commission Jeune Barreau ; nous souhaitons, en effet, nous rapprocher de nos jeunes confrères et nous enrichir à leur contact. Ils ont une énergie qui ne peut que nous être profitable. Nous envisageons d’ailleurs qu’un membre de cette commission siège au Conseil de l’Ordre avec une voix consultative, de même qu’un membre de la commission des avocats honoraires. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Notre Conseil de l’Ordre souffre de l’opacité de ses travaux. Il y a un véritable problème de communication entre ce qui est fait et ce qui arrive aux oreilles des avocats. Nous avons développé un certain nombre d’idées pour travailler sur ce sujet.

AJ : Quelles sont ces idées ?

I.C.L. : Nous avons pensé, notamment, au fait d’ouvrir les conseils de l’Ordre afin que les confrères puissent y assister en présentiel ou en visio. Cela s’est fait dans d’autres barreaux mais jamais à Nanterre. En outre, nous avons également pensé à ouvrir la réunion préparatoire permettant de fixer l’odre du jour du Conseil de l’Ordre aux présidents des syndicats, à nos élus du Conseil national des barreaux ainsi qu’à des personnalités qualifiées en fonction de l’actualité.

F.A. : Nous passons un temps interminable à faire de l’administratif ; nous comptons donc réformer le Conseil de l’Ordre de ce point de vue avec une commission ad hoc chargée du tableau qui gérera ces difficultés pour laisser plus de temps au fond et aux débats. Le barreau des Hauts-de-Seine doit continuer à être force de proposition.

AJ : Comment envisagez-vous la collaboration avec les autres barreaux d’Île-de-France ?

F.A. : Quant à notre grand voisin parisien, le 1er janvier 2022, le binôme Julie Couturier et Vincent Nioré est entré en fonction. Je suis un ami proche de Vincent Nioré ; nous allons donc partager une année ensemble et nous nous en réjouissons. Vincent défend le secret professionnel plus que quiconque. Nous avons hâte de travailler ensemble.

I.C.L. : C’est avec beaucoup d’humilité et d’enthousiasme que nous abordons cette année de dauphinat.

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