SOS Collaborateurs : quand des avocats bénévoles aident des confrères en difficultés

Publié le 03/03/2020 - mis à jour le 05/03/2020 à 10H54

Profession, parfois vocation, devenir avocat ne va pourtant pas sans son lot de déceptions ou de difficultés : retards de rétrocession d’honoraires, contrats de collaboration qui volent en éclats à cause d’une grossesse, acharnement contre certains jeunes collaborateurs… Chez les impétrants avocats, le turnover est à l’image de la rudesse de l’entrée sur le marché. Bras armé (de bons conseils) de l’UJA, SOS Collaborateurs réunit des avocats bénévoles, au service de collaborateurs en souffrance. Prodiguant de simples conseils jusqu’à l’accompagnement devant l’Ordre en cas de violation manifeste de la déontologie, ils se démènent, en commençant par offrir une écoute bienveillante à l’égard de leurs consœurs et confrères.

Olympe*, 28 ans, est encore bouleversée quand elle raconte sa houleuse – c’est un euphémisme – traversée au sein d’un cabinet francilien. Une expérience « pire qu’un accouchement au forceps », confie-t-elle. Actuellement, elle réapprend à bien dormir, à s’alimenter correctement, en somme à se remettre d’une dépression caractérisée. « Je ne suis pas encore rétablie. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si je vais raccrocher la robe ou non. Pourtant devenir avocate, c’était mon rêve depuis mon enfance ». Avec ses mots, elle explique d’abord la chance d’avoir trouvé rapidement une collaboration, juste après l’obtention de son diplôme, afin de pouvoir prêter serment. Très vite, elle ressent une première vague d’inquiétude suscitée par les confidences de ses collaborateurs, tous jeunes, tous sous pression, confirmée par les commentaires trouvés sur des forums qui parlent de la mauvaise réputation de ce cabinet, de son patron « malveillant ». En effet, dès ses premiers jours, Olympe comprend que les mises en garde étaient justifiées : elle commence à subir des hurlements, des commentaires humiliants, retrouve régulièrement les assistantes en pleurs. Les appels incessants des associés, leur acharnement sur elle, l’absence de directives, les dix versions des conclusions qu’on lui demande, l’interdiction de sortir du cabinet en dehors de l’heure légale de repos ou même de manger un morceau dans son bureau – sont autant d’éléments qui rendent son quotidien anxiogène. Quand elle sollicite un entretien avec l’associé principal pour évoquer les difficiles relations au sein du cabinet, Olympe est animée par un léger espoir. Mais sa démarche se retourne contre elle, et à l’aune d’un court arrêt maladie – pour surmenage – elle revient au cabinet pour se voir « remercier » pour ses services. C’est la douche froide, le choc ! C’est à ce moment qu’elle contacte SOS Collaborateurs, alors qu’elle est hagarde, perdue, presque désespérée…

De l’autre côté de son mail, face à sa tristesse balancée en un clic, la machine de SOS Collaborateurs se met en branle. Quand ils reçoivent le message d’Olympe, dans les heures qui suivent, l’un des avocats bénévoles de l’organisation, lui répond, brisant la machine de la solitude.

Le besoin d’une aide extérieure

Émanation de l’UJA, SOS Collaborateurs est composée d’une équipe d’une vingtaine d’avocats volontaires, et est actuellement, et depuis deux ans et demi, chapeauté par Me Carole Painblanc, avocate spécialisée en contentieux de la famille à Paris. « Nous recevons 30 à 35 demandes par mois. Parfois ce sont juste des questions, sur les congés payés, sur la nature de leurs droits dans un contrat de collaboration. Mais dans la plupart des cas, ce sont des collaborateurs virés sans délai de prévenance, maltraités, avec des problématiques de maternité par exemple », explique-t-elle. Si les affaires se présentent toute l’année, elle reconnaît des périodes plus propices, « lorsque les cabinets écrèment leurs effectifs avant la fin d’année et, pour les mêmes raisons, avant l’été ». Aux yeux de cette avocate, bien consciente des réalités de la profession, « nous sommes loin de l’image de « nantis » des avocats. La profession est vraiment en train de se paupériser, notamment face à la concurrence », analyse-t-elle.

C’est elle qui est en charge de répartir les dossiers. En règle générale, aux avocats les plus expérimentés reviennent les dossiers les plus délicats, aux plus novices, les questions plus simples. Mais parmi les bénévoles, les profils sont variés, du spécialiste du contentieux de la famille à des avocats fiscalistes. Leur point commun ? « Ce sont des gens bienveillants, qui ont pour rôle de recueillir la parole, et qui posent clairement la question : « maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ». Cela rassure celles et ceux qui nous contactent car nous avons la connaissance pour les aider, et la capacité de leur donner des solutions, cela les apaise ».

Première étape, face à l’épreuve : l’écoute. Quel soulagement pour les collaborateurs en souffrance de trouver une oreille attentive et une épaule symbolique sur laquelle se reposer… C’est en tout cas le sentiment qu’a profondément ressenti Olympe. « L’avocat qui a pris mon dossier a été d’un soutien incroyable !, détaille-t-elle. SOS Collaborateurs a été d’une très grande réactivité. À ce moment-là, je ressentais tellement de dégoût… » !

Ensuite, il s’agit d’« aller devant les juridictions de l’Ordre. C’est une procédure en deux étapes, puisqu’on les assiste devant la commission de difficultés d’exercice en collaboration (DEC), une phase de conciliation préalable obligatoire, où 3 membres du conseil de l’Ordre essaient de trouver un accord et de concilier les gens. Si cela ne marche pas, on va devant la juridiction du bâtonnier, et là c’est une vraie instance juridictionnelle. Nous accompagnons ces collaborateurs tout le long du processus, contrairement aux référents collaboration de l’Ordre des avocats de Paris, qui peuvent renseigner et conseiller, mais ne peuvent pas suivre un éventuel litige ». Les collaborateurs rédigent eux-mêmes le premier jet de la saisine, étant avocats, et SOS Collaborateurs corrige si besoin. Cependant, les avocats ne doivent en aucun cas se défendre eux-mêmes, met en garde Carole Painblanc. « Quand nous défendons ces collaborateurs, nous sommes dans l’accompagnement d’un client comme un autre. La déontologie est un contentieux à part entière ». La cheffe de SOS Collaborateurs est consciente que « lorsqu’ils sont en souffrance, ils ne sont plus avocats. Ils perdent toute notion juridique. Quelle que soit la nature des problèmes juridiques qu’ils rencontrent, l’affect prend le dessus et on n’arrive plus à raisonner comme des avocats ».

Olympe est bien d’accord avec ce constat. Son dossier, en cours, a donné lieu à plusieurs entretiens, contradictoires ou non. L’accompagnement de SOS Collaborateurs a été salvateur : « sans eux, je n’aurais pas eu l’énergie ni le courage de me lancer dans une procédure. La présence d’un avocat à mes côtés a été comme un rempart ». Un rempart de protection contre les souffrances éprouvées.

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Des avocats maltraitants, ces moutons noirs

« Certains cabinets sont persuadés que les collaborateurs n’iront pas se plaindre, et, dans le cas contraire, ils sont prêts à ressortir une litanie de manquements, complètement tirés par les cheveux, ou les menacer de les griller s’ils se plaignent », reconnaît Carole Painblanc. Chaque année, de plus en plus d’avocats arrivent sur le marché du travail, et « beaucoup d’entre eux peinent à trouver une collaboration. Les cabinets jouent sur cette concurrence, en imposant des contrats à temps partiel alors qu’en fait, ce sont des contrats à temps plein, et surtout, en profitent pour leur imposer des tarifs payés en dessous des tarifs de l’Ordre, ce qui équivaut à moins d’un Smic. Mais comment vivre à Paris avec si peu ? Si un collaborateur fait remarquer que les tarifs sont un peu bas, il se voit répliquer : Ce n’est pas grave, j’ai dix autres candidatures qui attendent », explique encore Carole Painblanc. « C’est d’autant plus choquant que ce sont des avocats qui abusent de jeunes avocats, c’est-à-dire qui connaissent la règle ».

Elle qui donne son temps et sa disponibilité sans compter – et reconnaît que son numéro personnel circule assez largement – peut compter sur la bonne volonté de ses bénévoles. Parmi eux, Gabriel di Chiara, avocat en cabinet d’affaires. Pour ce trentenaire à l’argumentation fluide et claire, aider d’autres avocats est apparu comme une évidence. Tout a commencé quand il a assisté une avocate qui avait subi des faits discriminatoires liés à un projet de grossesse. Elle lui demande de l’aide, envisage de poursuivre le cabinet d’affaires où elle exerce en qualité de collaboratrice. Sa réponse ! « On attaque ! ». Enthousiasmé par cette première expérience, on lui conseille de rejoindre les équipes de SOS Collaborateurs. Depuis, il est saisi majoritairement dans des dossiers contentieux. Gabriel di Chiara confie adorer cela. « La déontologie est une discipline épanouissante. On rencontre des confrères qu’on conseille ou qu’on défend, dans une profession où, de façon générale, on se rencontre assez peu. D’un point de vue purement humain, nous nous engageons dans une action pro bono. Moi en tant que fiscaliste, je n’ai pas vraiment le profil du défenseur de collaborateurs », sourit-il. Et pourtant, l’avocat s’est pris de passion pour la déontologie, domaine assez méconnu et peu usité, reconnaît-il, évoquant des phrases entendues ici ou là, comme « l’avocat est un scribouillard, dont le but ultime est la facturation ». Panel représentatif du peu de cas réservé à cette discipline… « Comment certains peuvent déraper à ce point-là ? Notamment quand ce sont des saisines contre des anciens membres du conseil de l’Ordre… Parce que parfois on se retrouve dans des situations où nous sommes devant des anciens de l’Ordre, garants de nos règles et de nos institutions, qui finalement dans leur cabinet, ne les appliquent pas ! Je rappelle aux collaborateurs effrayés que la règle doit être la même pour tous et s’applique à tous », confirme Carole Painblanc. Gabriel di Chiara estime, tout comme elle, que les petits arrangements avec la déontologie sont fréquents, et souligne par exemple le non-respect du Code de déontologie (article P41.10) sur l’incompatibilité spécifique applicable à Paris aux personnes ayant exercé des missions pour le conseil de l’Ordre même s’il reconnaît aussi un règlement intérieur national de la profession d’avocat « dont la lecture n’est pas toujours évidente ». L’accompagnement tout au long de la procédure permet aux bénévoles d’être présents lors des moments forts du processus. « La conciliation peut être un moment difficile, car le collaborateur se retrouve en face de la personne ou du cabinet avec lequel il est en litige. Mais c’est aussi le moment où les avocats s’expriment devant des tiers sur ce qu’ils ont vécu. Les membres du conseil de l’Ordre entendent, cela permet de purger quelques difficultés. La reconnaissance de son vécu ne passe pas nécessairement par de grosses transactions. Je me rappelle une collaboratrice, qui, après sa deuxième grossesse, a vu son contrat de collaboration rompu, “en raison de sa situation de famille’’. Au terme du processus, le cabinet a accepté de lui signer un micro-chèque. Mais pour elle, c’était bien le signe qu’il avait mal fait les choses. Et pour elle, c’était suffisant », raconte-t-il.

Des solutions face aux cabinets régulièrement en cause ?

Défendre tous ces collaborateurs ne doit pas faire perdre de vue que « tous les cabinets ne se comportent pas mal, nuance Carole Painblanc. Dans l’exercice de ces fonctions, on ne voit que le pire. Évidemment les collaborateurs qui sont épanouis dans leur travail ne nous contactent pas ». Bien sûr, pour les collaborateurs en difficultés, il est difficile de se persuader que ce n’est qu’une mauvaise expérience. Pour Olympe, le chemin de la guérison sera long. Pour lui redonner confiance, Carole Painblanc lui a lancé : « C’était votre rêve de devenir avocate, ne l’abandonnez pas si vite » !

Mais que faire lorsque des cabinets reviennent régulièrement dans des dossiers ? Carole Painblanc trouve cette situation frustrante. « C’est un vrai problème. Souvent, s’il y a accord, cela induit que les collaborateurs renoncent à tout recours. J’ai récemment posé la question à certains membres du conseil de l’Ordre. Justement, ils ont dit qu’ils allaient réfléchir à cette question. C’est toute la problématique de la confidentialité des accords… », estime-t-elle, qui facilite les accords mais conduit d’autres collaborateurs éventuellement à se retrouver en souffrance au sein d’un même cabinet.

Au sein de l’UJA, « une commission de travail voudrait mettre en place le bilan automatique, sur le même principe des violences faites aux femmes, mais pour la collaboration. 7 avocats sont en train de travailler sur cet outil. Cela permettrait de définir ce qui est normal, limite et inacceptable, en amont, pour les collaborateurs. Idéalement, il faudrait que ce ‘’baromètre’’ soit remis à la prestation de serment des collaborateurs, pour servir de warning », explique encore Carole Painblanc.

Pour Olympe, l’heure est à la reconstruction. Elle déplore que « rien aux cours des études n’évoque ce genre de situations » et ne prépare les étudiants en droit à la question des collaborations abusives ou maltraitantes. Elle continue néanmoins de lire l’actualité juridique, histoire de ne pas totalement décrocher et de garder un pied dans le milieu. « Toute cette démarche est extrêmement douloureuse pour moi. Je n’aurai de répit que quand ça sera terminé ». Carole Painblanc rassure les collaborateurs, notamment sur les délais. « C’est un contentieux qui se règle rapidement. S’il est flagrant que le cabinet n’a pas respecté les règles déontologiques, les membres du conseil de l’Ordre qui siègent à la DEC leur font comprendre que s’ils mettent un terme à une collaboration sans délai de prévenance, sans raison, devant les juridictions du bâtonnier, ils vont être condamnés ». Régler les choses à l’amiable, en dressant un procès-verbal de conciliation dans le cadre de la DEC, ou aller à la condamnation, dans tous les cas, l’affaire doit se régler. Olympe, touchée de cet accompagnement, le confie. « Si je reste avocate, je souhaiterais pouvoir devenir bénévole à mon tour au sein de SOS Collaborateurs, pour pouvoir redonner un peu de ce que j’ai reçu ».

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Référence : LPA 03 Mar. 2020, n° 151v0, p.4

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