Seine-Saint-Denis (93)

Le vandalisme de la basilique de Saint-Denis

Publié le 22/06/2021 - mis à jour le 23/06/2021 à 17H05

Christophe Colomb, Napoléon, Victor Schœlcher, Léopold II ou plus récemment Blanche-Neige sont des victimes de la « cancel culture ». Les statues sont déboulonnées, les écoles et les tunnels renommés, les films et les livres censurés dès qu’une partie de la population pense en être offensée. Le diagnostic est souvent pertinent quoique tautologique ; la sentence ne l’est pas ! Ainsi le sexisme de Blanche-Neige et les sept nains saute aux yeux, mais plutôt que de l’effacer, n’est-il pas préférable de conserver cette œuvre utile à l’art, l’histoire et l’instruction ? Le dilemme s’est déjà posé dans le cadre de la suppression des signes de la royauté et de la féodalité en 1793, massacre culturel à l’origine du terme « vandalisme » dont la basilique de Saint-Denis a été la plus célèbre martyre.

La mort des rois d’hier

Dans son discours du 1er août 1793, Bertrand Barère de Vieuzac propose plusieurs mesures contre les royalistes vendéens. La dernière vise à « célébrer la journée du 10 août 1792, qui a abattu le trône, en détruisant les mausolées fastueux de Saint-Denis. Dans la monarchie, argue-t-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter les rois. L’orgueil et le faste royal ne pouvaient s’adoucir sur ce théâtre de la mort ; et les porte-sceptres qui ont fait tant de maux à la France et à l’humanité semblent encore, dans la tombe, s’enorgueillir d’une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer impitoyablement ces épitaphes superbes, et démolir ces mausolées sans douleur, qui rappelleraient encore des rois l’effrayant souvenir ».

La foule anticipe la profanation dès le 6 août, puis est rejointe par les excavateurs officiels placés sous la direction de Dom Poirier. Le récit de ce dernier impressionne, mais Saint-Denis n’est que l’épisode le plus célèbre d’une damnation de la mémoire généralisée. Cet élan du 1er août est l’expression concrète d’un processus engagé dès le fameux décret du 14 août 1792 exigeant que toutes les statues, bas-reliefs et autres monuments de bronze élevés sur les places publiques soient enlevés puis convertis en bouches à feu. Le 4 juillet 1793, la Convention demande que la municipalité de Paris donne les ordres pour que tous les objets sculptés ou peints sur les monuments publics représentant les attributs de la royauté ou des éloges prodigués aux rois soient effacés ou modifiés. Une commission des monuments est créée afin de déterminer ce qui mérite d’être conservé. Le décret reporte son exécution à la fin du mois de juillet sur tous les monuments. La Convention a ainsi condamné les défunts de Saint-Denis un mois avant la proposition de Barère, finalement aussi spectaculaire que redondante. La verve du tribun éclipse sans mal un décret majeur rendu le même jour, exigeant que sous huitaine tous les parcs, jardins, enclos, maisons, édifices qui porteraient des armoiries soient confisqués au profit de la Nation.

Le 5 septembre la Terreur est à l’ordre du jour. Suite à une série de défaites, la Nation en péril doit faire front contre les ennemis intérieurs et extérieurs. Tout ce qui n’est pas républicain est voué au saccage et à l’oubli, tant pour galvaniser le peuple qu’anticiper une inavouable chute. Ainsi le 7 septembre 1793 un décret prévoit que les cercueils de plombs soient fondus en balles. Voilà le seul message que la République souhaite envoyer aux royalistes.

Le 14 septembre la Convention décrète que les officiers municipaux des communes fassent exécuter les décrets du 1er août sur la suppression des armoiries et du 4 juillet sur les signes de la royauté, dans les églises et tous autres monuments publics, dans le courant d’un mois, sous peine de destitution. Les dépenses sont supportées pour chaque commune par le département, et payées par le receveur du district, sur les mémoires arrêtés par le conseil général de chaque municipalité. L’exigence de mémoires permet de contrôler les preuves de républicanisme des communes, d’où une surenchère de vandalisme patriotique. La loi des suspects annoncée le 5 est votée le 17. Dès lors quiconque s’abstient de participer au saccage prend le risque d’être arrêté, et les voix contraires peinent à se faire entendre. À Saint-Denis, Alexandre Lenoir parvient néanmoins à sauver quelques fragments de gisants et de cadavres, immunisé par son statut de gardien du dépôt des objets d’arts des biens nationaux.

Alexandre Lenoir s’opposant à la destruction du mausolée de Louis XII à Saint-Denis, dessin, Lafontaine Pierre, musée Carnavalet, octobre 1793.

La mort des rois de demain

Le roi a été suspendu puis décapité, la poussière sacrée de ses pairs est balayée et les symboles de sa domination sont effacés. L’idée même de la monarchie est réduite en cendres ; encore faut-il s’assurer que le chiendent ne repousse pas. Le 7 octobre, Philippe Rhül brise la Sainte Ampoule et s’en vante à la Convention le 11. Il n’a été envoyé à Reims que pour veiller à l’exécution de la loi du 23 août, dont l’article premier dispose que les vieillards se fassent porter sur les places publiques pour prêcher la haine des rois et l’unité de la République. « À mon arrivée dans la ville de Reims », prétend-il, « je n’ai pas trouvé de vieillards sur les places publiques prêchant la haine des rois. Mais moi, qui suis un vieillard et qui ai en exécration les rois, les despotes et tous les ennemis de la liberté et de l’égalité, je me suis transporté sur la place ci-devant royale, aujourd’hui nationale, j’y ai prêché la haine des tyrans, et pour joindre l’exemple au précepte, la pratique à la théorie, j’ai brisé, en présence des autorités constituées et d’un peuple nombreux, sous les acclamations répétées de Vive la République, une et indivisible, le monument honteux créé par la ruse perfide du sacerdoce pour mieux servir les desseins ambitieux du trône. En un mot j’ai brisé la Sainte Ampoule sur le piédestal de Louis le Fainéant, quinzième de ce nom ! La tête du tyran est tombée, toutes celles qui voudront s’élever au-dessus du Français redevenu libre doivent tomber de même, ce peuple immense et généreux ne verra plus désormais l’insidieuse farce du sacre d’un brigand heureux, tout ce qui a trait à ce sacre, tout ce qui entretenait le fanatisme du peuple pour ses oppresseurs, en lui faisant croire que le ciel avait choisi des mortels plus favorisés que lui, pour le mettre au fer, doit disparaître. La Sainte Ampoule n’existe plus, ce hochet sacré des sots et cet instrument dangereux dans la main des satellites du despotisme a disparu ».

La version de la municipalité de Reims est différente. Selon son procès-verbal, la Sainte Ampoule aurait été détruite pour l’exécution des lois relatives à la suppression de la royauté et de tous ses signes, soit les décrets des 4 juillet et 14 septembre. Les observateurs prennent soin de relever que la liqueur rouge contenue dans la fiole brisée est desséchée. La légitimité de la monarchie de droit divin est anéantie à jamais.

La protection du patrimoine

La Sainte Ampoule ne pouvant se briser qu’une fois, les fanatiques se tournent vers d’autres victimes : les livres. Le 19 octobre la commission nationale des monuments demande de faire retirer les armoiries des dos, couvertures et intérieurs des ouvrages des bibliothèques, et notamment ceux de la bibliothèque nationale. Le député Alexandre Thibault s’élève : « des officiers municipaux », rapporte-t-il, « se croyant autorisés par votre loi contre les signes de royauté ou de féodalité, se sont transportés chez des citoyens où ils ont brûlé des livres et des gravures sur lesquels il se trouvait quelqu’un de ces signes ». « Il est impossible que les représentants du peuple ne soient pas convaincus que c’est aux livres que nous devons la Révolution française », enchaîne Marie-Joseph Blaise de Chénier, « mais il pourrait se trouver des Vandales et des Visigoths qui suppléassent à votre silence. Je demande donc que la Convention passe à l’ordre du jour, motivé sur ce qu’elle n’a pas entendu ramener le peuple à la barbarie, mais qu’elle s’est efforcée au contraire de le conduire aux véritables lumières ». Charles-Gilbert Romme reprend la même analogie : « On donne à vos décrets une extension qu’ils ne peuvent avoir, sans devenir destructifs des plus beaux monuments du génie français. Par une exagération feinte du républicanisme ou par un mouvement plus digne des Vandales que des Français, sous prétexte de poursuivre les fleurs de lys, les chiffres des rois, les armoiries, et tout ce qui peut rappeler le souvenir des tyrans abattus, on a enlevé des médailles chez quelques citoyens et on les a brisées ».

En conséquence, le 24 octobre la Convention défend « d’enlever, de détruire, mutiler ni altérer en aucune manière, sous prétexte de faire disparaître les signes de féodalité et de royauté dans les bibliothèques, les collections, cabinets, musées publics ou particuliers, non plus que chez les artistes, ouvriers, libraires ou marchands, les livres imprimés ou manuscrits, les gravures et dessins, les tableaux, bas-reliefs, statues, médailles, vases, antiquités, cartes géographiques, plans, reliefs, modèles, machines, instruments et autres objets qui intéressent les arts, l’histoire et l’instruction ». L’intention est louable mais une protection si large du patrimoine ne peut cohabiter avec les précédents décrets dévastateurs. Le patriote zélé doit tuer les idoles de l’Ancien Régime, au risque d’atteindre par mégarde une idole du Nouveau. Les destructions perdurent : pour garder sa tête, mieux vaut être coupable de vandalisme que suspecté de royalisme.

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