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Déplacements domicile-travail : les propositions de la chambre de commerce et d’industrie pour une mobilité plus durable

Publié le 10/11/2021 - mis à jour le 10/11/2021 à 9H38
Déplacements domicile-travail : les propositions de la chambre de commerce et d'industrie pour une mobilité plus durable
©dmitrymoi / AdobeStock

L’enjeu des trajets domicile-travail s’est renforcé avec la crise sanitaire. L’usage accru notamment du vélo a été accompagné par le développement considérable du télétravail. En Île-de-France, les déplacements domicile-travail représentent plus de douze millions de trajets par jour, et autant de réalité selon le lieu de vie des actifs. Pour répondre à ces nouvelles problématiques dans le cadre de la préservation de l’environnement, la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Paris Île-de-France vient de publier un rapport pour renforcer la mobilité durable en Île-de-France. Clotilde Yeatman, responsable du département développement durable et mobilité, revient sur les principales propositions de la chambre.

Actu-juridique : Comment se caractérisent les trajets domicile-travail en Île-de-France ?

Clotilde Yeatman : Sans aucun doute, la principale spécificité des déplacements domicile-travail en Île-de-France concerne le temps qu’ils accaparent. En moyenne, un actif francilien passe 1h24 dans les transports en commun, dans sa voiture ou sur son vélo pour se rendre sur son lieu de travail et le soir pour rentrer chez lui. Soit 14 minutes de plus que la moyenne nationale. Ces déplacements sont donc des moments structurants de la vie des habitants de la région. Au total, ils représentent 12 millions de déplacements, c’est-à-dire 30 % du total des déplacements quotidiens effectués dans la région, 41 % des temps de transport, et la moitié de la distance parcourue par jour par un actif francilien.

De plus, ces trajets domicile-travail sont caractérisés par le recours à des routes congestionnées en grande couronne spécialement, et des transports en commun saturés, surtout aux heures de pointe, et ce malgré les efforts d’investissement réalisés depuis de nombreuses années. Cela n’est pas sans conséquence bien sûr sur l’activité économique de la région. Les salariés ressentent en général de la fatigue et de la pénibilité dûs à ces longs déplacements. Beaucoup de chefs d’entreprise, quant à eux, ont des difficultés à pourvoir un emploi pour des raisons de mobilité. Ils sont aussi soumis à un turn-over plus important.

Enfin les déplacements entre le lieu de vie et le lieu d’activité en Île-de-France sont symbolisés par une forte disparité des moyens de transport utilisés selon le territoire habité. Ainsi deux tiers des Parisiens utilisent les transports en commun pour se rendre à leur travail, contre seulement un quart des Seine-et-Marnais. À l’inverse, plus de 60 % des Essonniens utilisent leur voiture pour leur trajet domicile-travail contre seulement 11 % des Parisiens ou un tiers des habitants de la petite couronne. Cela n’est pas sans effet sur les solutions à apporter. Un Parisien ne vit pas le stress des transports en commun de la même manière qu’un Yvelinois bloqué dans sa voiture tous les matins ou tous les soirs, et ce même s’ils mettent approximativement le même temps pour se rendre à leur travail ou chez eux. Ainsi la notion de « mobilité durable » n’implique pas les mêmes leviers selon que l’on se trouve en petite ou en grande couronne. Plus nous nous éloignons du cœur économique de la région, plus il est difficile de miser sur les transports en commun au quotidien ou des modes de déplacements doux.

AJ : Doit-on en déduire que les problématiques liées aux transports des Franciliens sont les mêmes qu’il y a 20 ou 30 ans ?

C.Y. : Pas tout à fait, de nombreux progrès ont été réalisés. L’offre de transports en commun est plus importante aujourd’hui que dans les années 1990 ou 2000. À cela s’ajoute la mise en place du Grand Paris Express qui facilitera particulièrement, dans quelques années, les déplacements en grande couronne. Aussi, je crois qu’il y a une attente bien plus développée des salariés autour de l’enjeu d’une mobilité durable. Aujourd’hui, plus qu’hier, la possibilité de se rendre facilement, en transport en commun ou via un mode de déplacement doux (marche, vélo) à son travail est un argument scruté par un salarié quand il cherche un travail. Évidemment, les employeurs s’inscrivent dans la même démarche, et essaient avec leurs moyens d’accompagner ce désir de mobilité durable. Je pense, notamment, à la mise en place des plans de mobilité employeurs (PDME).

Pour autant, des habitudes perdurent et perdureront. Le recours à la voiture de fonction est encore considéré comme un avantage pour certains postes. La voiture individuelle restera, elle, essentielle pour les zones les plus rurales de la région.

AJ : Est-il possible de mesurer déjà l’impact de la crise sanitaire et du télétravail sur les déplacements domicile-travail ?

C.Y. : Par nos échanges réguliers avec les entreprises et les salariés, nous savons que la tendance au télétravail est amenée à durer. Elle avait débuté avant la crise, s’est largement massifiée durant celle-ci, et bien qu’elle ait diminué aujourd’hui, demeure à un niveau très élevé. Évidemment, cela a un effet d’abord positif sur les déplacements domicile-travail en réduisant la congestion routière et la saturation des transports en commun, et particulièrement en Île-de-France, région dans laquelle il y a une proportion élevée de cadres et de professions intellectuelles supérieurs bien adaptés au télétravail et une augmentation assez importante du nombre des travailleurs indépendants. Néanmoins, il existe encore des pistes de progression, en équilibrant notamment au maximum tout au long de la semaine les jours de télétravail. Aussi, la crise sanitaire a eu pour effet de réduire l’usage des transports en commun. Le développement du télétravail explique en partie cela. Mais pour certains Franciliens, il existe encore une peur au sujet d’une éventuelle contamination dans les transports. Leur utilisation n’est toujours pas revenue au même niveau qu’avant la crise sanitaire. Et si des actifs en ont profité pour recourir aux déplacements à vélo, d’autres se sont rabattus sur la voiture. La CCI Paris Île-de-France propose donc d’accentuer les efforts de communication pour redonner confiance aux utilisateurs des transports en commun, ou encore de renforcer les niveaux de sécurité et de propreté dans les gares et à bord des rames.

AJ : Vous développez de nombreuses propositions dans ce rapport, notamment autour de l’offre de transports en commun. Vous souhaitez la « repenser ». Qu’entendez-vous par là ?

C.Y. : Le point essentiel, il me semble, concernant les transports en commun, est de poursuivre massivement leur développement et leur modernisation. Cela peut paraître logique pour beaucoup d’acteurs ou utilisateurs mais la crise sanitaire a visiblement pesé sur les certitudes de certains qui peuvent être amenés à penser que l’enjeu principal n’est plus celui-ci, avec par exemple la massification du télétravail. Or, à la CCI Paris Île-de-France, nous pensons que ce serait une grave erreur de faire ce pari-là. Les transports en commun resteront quoiqu’il arrive des éléments structurants pour les déplacements des franciliens. Il n’est pas envisageable de ralentir la cadence qui plus est au regard des enjeux environnementaux connus. C’est pour cette raison, notamment, que nous continuons de soutenir les investissements des collectivités en la matière et souhaitons la mise en marche, le plus rapidement possible, du réseau du Grand Paris Express.

Aussi, nous pensons que l’offre de transport doit être plus souple pour coller à la réalité des salariés et des territoires. Il faut offrir, par exemple, une solution de transport aux salariés travaillant en horaires décalés et le week-end. Les bus doivent mieux relier les gares et les pôles d’activités à ces moments-là. Il nous semble également essentiel d’accélérer l’aménagement des voies pour les mobilités douces. Pour développer l’usage du vélo encore faut-il avoir des voies consacrées à sa pratique, et des voies sûres pour la sécurité de ses usagers. En Île-de-France le report dit « modal » est important puisque nombre de nos déplacements ne dépassent pas les quelques kilomètres (4,7 km en moyenne), soit des distances tout à fait réalisables en vélo, par exemple. Pour cela les différentes collectivités gestionnaires de voirie doivent collaborer et concerter les acteurs économiques pour mieux identifier leurs besoins.

Enfin, concernant la route, puisque nous savons que tous les actifs ne peuvent pas utiliser au quotidien des modes de transport alternatifs, il faut favoriser le verdissement des flottes avec des incitations au renouvellement du parc vert des véhicules à faibles émissions. De la même manière, les pouvoirs publics doivent encourager le covoiturage pour fluidifier le trafic routier et limiter les émissions atmosphériques nuisibles. La CCI Paris Île-de-France propose ainsi l’étude d’ouverture au covoiturages de voies réservées sur les autoroutes et voies rapides d’Île-de-France telles que celles déjà expérimentées, par exemple, pour les bus et les taxis sur l’A1, l’A10 ou la N118.

AJ : Pour les employeurs, vous préconisez un meilleur accompagnement dans leurs démarches vers une mobilité durable. Concrètement quelles sont vos idées à ce sujet ?

C.Y. : Les chefs d’entreprises sont parfois déboussolés face aux évolutions législatives concernant la mobilité des salariés. L’obligation de réaliser un plan de mobilité employeur (PDME) pour les entreprises regroupant plus de cent salariés sur un même site, introduite en janvier 2018, a été supprimée dès 2020 par loi d’orientation des mobilités (LOM) (L. n° 2019-1428, 24 déc. 2019). Et ce n’est là qu’un exemple. De manière générale, la mobilité des salariés est devenue une question sociale parfois difficile à appréhender par l’ensemble des parties prenantes. La LOM intègre la mobilité dans le dialogue social avec l’obligation pour les entreprises de plus de 50 salariés d’inscrire le sujet domicile-travail dans les négociations annuelles obligatoires (NAO). Aussi, les entreprises disposent désormais d’un nouvel outil : le forfait mobilités durables (FMD) : un montant plafonné à 600 € par an et par salarié, celui-ci permet de soutenir financièrement les salariés qui utilisent des moyens alternatifs à la voiture individuelle. Or le FMD est encore mal connu et compliqué à mettre œuvre. À cela s’est ajoutée la crise sanitaire qui a concentré les forces et les énergies au détriment d’autres sujets. Il nous apparaît donc indispensable d’accompagner les entreprises dans leurs démarches, notamment les TPE/PME.

AJ : Comme ultime levier pour une mobilité durable, vous demandez à mieux prendre en compte les déplacements domicile-travail dans les politiques d’aménagement. Les pouvoirs publics et collectivités ont eux aussi un rôle à jouer ?

C.Y. : Oui, c’est évident. L’efficacité des politiques des mobilité dépend aussi de leur inscription dans les documents de planification régionale et locale. Le schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF), un document de planification stratégique qui a notamment pour objectif d’encadrer l’utilisation de l’espace, est actuellement en cours de révision. C’est là une occasion unique de renforcer ses orientations en matière de mobilité durable. Cela a d’autant plus d’intérêt que le SDRIF irradie l’ensemble des documents d’aménagement locaux, que ce soit les schémas de cohérence territoriale (SCOT) ou les plans locaux d’urbanisme (PLU). Autre enjeu crucial, l’adoption à venir d’un nouveau plan de mobilité d’Île-de-France (PMIF) qui sera établi par Île-de-France Mobilités, le syndicat des transports d’Île-de-France, et approuvé par le conseil régional.

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