Crise sanitaire : les artistes plasticiens réclament la réouverture des salles d’exposition

Publié le 22/12/2020

Mardi 22 décembre, le Conseil d’Etat a examiné les référés-liberté déposés par les artistes plasticiens et les lieux d’exposition. Face au désespoir exprimé par les requérants, le gouvernement oppose l’impérieuse nécessité de réduire les brassages de population dans un contexte sanitaire « extrêmement dégradé ».  

Photo : ©AdobeStock/ victor zastol’skiy

A chaque jour ou presque, son référé-liberté.

Hier lundi, le Conseil d’Etat a commencé sa semaine à 9 heures avec le monde de la culture venu réclamer la réouverture des salles de spectacle. Une audience inédite au cours de laquelle on a notamment écouté le chanteur Francis Lalanne plaider la cause des artistes  à la barre. Ce mardi Mardi à 10 heures, c’était au tour des artistes plasticiens, lieux d’exposition et musées de se faire entendre. L’audience est incontestablement plus sobre. Dans la salle quasiment vide, on reconnait le même représentant du ministère de la santé que la veille, Charles Touboul. En face, quatre requérants dont une artiste plasticienne Rebecca Digne,  vêtue et masquée de rouge. Un seul avocat, Me Martin Le Guerer, soutient les deux requêtes. La première est déposée au nom de la Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques, de la Fédération des professionnels de l’art contemporain et de celle des Réseaux et associations des arts contemporains. La seconde est au nom de Culturespaces SA.  Cette filiale d’Engie, premier opérateur privé européen dans la gestion complète des musées, monuments et centres d’art, gère notamment les musées Jacquemart-André et Maillol à Paris, les arènes de Nimes ou encore le château de Baux de Provence.

Les salles de vente et les galeries d’art sont ouvertes

Un seul juge est en charge de l’affaire, Gilles Pelissier. Il est vrai que la problématique est assez similaire à l’affaire examinée lundi concernant les lieux culturels. Ici les requérants contestent la fermeture des lieux d’exposition. On apprend qu’il en existe de trois sortes : les fédérations régionales, les centres d’arts (privés/subventionnés) et les lieux indépendants gérés par des collectifs de plasticiens (peinture, sculpture, vidéaste…). Implantés sur l’ensemble du territoire ils sont, explique Me Martin Le Guerer, essentiels pour la création et la diffusion de l’art contemporain, mais également la carrière et la rémunération des artistes. « Les salles de vente, les lieux de culte, les galeries d’art sont autorisées, quels risques propres justifient la fermeture des lieux d’exposition ? Il n’existe pas d’étude scientifique évoquant un risque particulier dans ces lieux » souligne l’avocat. L’argument est récurrent pour qui assiste régulièrement à ces audiences. L’autre argument régulièrement avancé est celui des protocoles sanitaires. « Les conditions sanitaires d’accueil sont satisfaisantes, le port du masque est imposé à tout le monde contrairement aux offices religieux où l’on peut le retirer, ce sont des lieux où l’on circule, on ne s’agglutine pas au même endroit, on peut mettre en place une jauge et un parcours de visite pour éviter les croisements, détaille l’avocat. Il n’y a pas d’attroupement car soit l’entrée est gratuite, soit elle suppose une réservation obligatoire, donc pas de file d’attente. Les conditions sanitaires sont similaires aux galeries d’art qui, elles sont ouvertes ». Pour les requérants, il y a là une atteinte manifestement disproportionnée à la liberté d’expression et à la liberté d’entreprendre. Ils réclament en conséquence la réouverture des lieux d’exposition.

Une situation sanitaire extrêmement dégradée

Le président Pelissier passe la parole au représentant du ministère de la santé en l’interrogeant en particulier sur la comparaison du sort des salles d’exposition avec les autres lieux ouverts. Comme il l’avait déjà souligné la veille, Charles Touboul insiste sur la situation sanitaire « extrêmement dégradée ». Une situation qui n’a rien à voir avec celle de cet été lorsque le gouvernement a déconfiné.  « Nous sommes sur un plateau haut et ascendant, les chiffres se dégradent, et les perspectives après les fêtes de fin d’année sont sombres. Déjà les chiffres de déconfinement de décembre étaient moins bons qu’espérés, nous ne sommes pas en sortie de déconfinement mais au cœur de l’état d’urgence ». Voilà pour le contexte. Il est mauvais et s’annonce pire encore après les fêtes. Oui, mais pourquoi interdire une activité plutôt qu’une autre ?  « On ne va pas vous dire que vous activités sont formidablement dangereuses, simplement elles présentent les caractéristiques des établissements à risque : brassage de population, lieux clos, interactions importantes, ce sont ces motifs très génériques qui sont à l’œuvre, explique Charles Touboul. Il y a un risque sanitaire général, un risque spécifique à l’activité concernée et une balance à faire entre les intérêts en présence. On peut se permettre d’interrompre certaines activités et d’autres pas. Pourquoi on se réunit ici ? Parce qu’on ne peut pas interrompre la justice. On m’oppose aussi souvent la poursuite des transports, mais si on les arrête, c’est la vie publique qu’on arrête ». Il se trouve la balance des intérêts en présence n’est pas favorable à la réouverture lieux d’exposition, pas plus qu’elle ne l’était aux restaurants, remontées mécaniques et autres salles de sport qui ont également protesté.

La moitié des artistes sous le seuil de pauvreté

Conscient que son message est difficile à entendre pour des gens qui ne peuvent plus travailler et qui par ailleurs n’aperçoivent pas la fin de leur épreuve, le représentant du ministère s’exprime avec beaucoup de prudence. Il rappelle que par correction, le gouvernement ne conteste ni l’urgence de la situation pour ceux qui invoquent les dommages qu’ils subissent, ni l’importance de la liberté à laquelle il est porté atteinte. « Vous avez la possibilité de projeter les œuvres par moyens dématérialisés, des mesures d’aide économique sont prévues, le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour atténuer les conséquences de la situation » précise-t-il.

Le problème, fait observer Me Martin Le Guerer, c’est que la profession est déjà en situation délicate, la moitié fade ses membres se situe sous le seuil de pauvreté. « Il n’y a pas de création sans perspective d’exposer, c’est tout un écosystème qui est mis en cause. Le secteur représente 300 000 emplois directs et indirects pour un chiffre d’affaires évalué à 23 milliards annuels. Comment comprendre qu’on laisse mourir cette activité quand on permet l’ouverture des galeries d’art, des galeries La Fayette et des lieux de culte ? » interroge l’avocat.

Limiter les brassages de population

L’objectif consiste à limiter les brassages de population, répond Charles Touboul. Pour cela, on se fonde  sur la catégorie juridique des établissements recevant du public.  C’est elle qui a permis de bâtir le système de confinement/déconfinement. « Elle n’est pas parfaite, admet-il, mais elle catégorise les établissements, et l’on s’efforce de ne pas casser les catégories pour rester  cohérent. S’il y a des différences à l’intérieur d’un même secteur, on applique quand même une règle unique. Est-ce que le cinéma et le théâtre sont semblables d’un point de vue sanitaire ?  Oui, et même s’il y a des différences, elles se jouent dans l’épaisseur du trait ». On a vu en effet la veille que le cinéma n’est pas un spectacle vivant, il n’y a pas de comédiens sur scène, on n’y applaudit pas. En ce sens, le cinéma serait plus sûr. Mais, objectait les représentants du théâtre, nous avons des  ouvreuses qui surveillent le respect des règles sanitaires, et nous organisons la sortie des spectateurs rangée par rangée.

C’est toute la difficulté des arbitrages opérés par le gouvernement. Chaque activité est en mesure de démontrer qu’elle est au moins aussi essentielle et pas plus risquée que les autres. « Respecter les catégories, ne pas se perdre dans les détails, c’est une question d’acceptabilité sociale et politique, il faut des règles lisibles, c’est pourquoi un secteur qui présente globalement les mêmes risques est traité de la même façon » explique Charles Touboul. Si les galeries d’art sont ouvertes c’est parce qu’elles entrent dans la catégorie des commerces. Quant aux salles des ventes, elles ont une mission de service public.

« — L’un des sujets d’inquiétude, souligne le président Pelissier, porte sur le retour à la normalité, comment envisagez-vous l’avenir proche ?

— On souhaiterait pouvoir donner de la visibilité, répond le représentant du ministère.  Hier on nous demandait de fermer une bonne fois pour toutes 6 mois parce que ce serait plus simple, on saurait.  On est incapable de le faire, parce qu’on ne sait pas ce qu’il se passe. Tant qu’on n’aura pas le vaccin qui nous permettra de vivre avec le virus, on sera obligés de prendre des mesures contraignantes ».

Le président donne la parole à l’une des requérantes.  « Les conséquences économiques sont catastrophiques, explique-t-elle.  Les artistes ne savent plus vers qui se tourner. Il n’y a plus de subventions de projets, plus d’études techniques.  Une exposition, ce n’est pas juste une personne qui accroche son tableau, mais un écosystème, or tout s’arrête : le transport, la conservation, la scénographie, la communication, l’activité de médiation culturelle. Ces expositions n’ont pas d’enjeu marchand, on n’y vend pas les œuvres, mais c’est là que les artistes se font connaître, créent leur réseau, là aussi qu’opère le rayonnement de la création artistique française ».

Qu’est-ce qu’on défend comme modèle, rester cloitré à la maison à regarder Netflix ?

« N’ayant plus de lieu d’exposition, je n’ai plus de pratique » surenchérit Rebecca Digne. Cette ancienne pensionnaire de la Villa Medicis, vidéaste, prévient :  65 000 créateurs risquent de tomber sous le seuil de pauvreté. « Vous représentez l’Etat, lance-t-elle à Charles Touboul. Quelle est votre responsabilité par rapport aux citoyens ? Qu’est-ce qu’on défend comme modèle, rester cloitré à la maison à regarder Netflix et ne sortir que pour aller aux galeries La Fayette ? Notre problème aujourd’hui c’est le virus, mais il y a un vrai danger sur la santé morale. On est un pays laïc, le culte oui, la culture non, cela me pose un problème ». Elle fait allusion à l’autorisation donnée par le gouvernement de reprendre la messe, d’abord avec 30 personnes, puis sous la pression du Conseil d’Etat dans des conditions plus adaptées.  C’est au tour du représentant de Culturespace de prendre la parole. Il invoque le protocole mis en place :  réservation obligatoire par internet, gardiennage veillant au respect des distances, système de comptage et de jauge….  Avec 5 mois de fermeture sur 12 les musées aussi sont en état d’urgence économique. On a du mal à comprendre pourquoi les Galeries La Fayette sont ouvertes tandis que nous sommes fermés ». La veille déjà, Francis Lalanne avait dénoncé l’organisation d’un spectacle aux Galeries La Fayette alors que les théâtres sont fermés.

Le protocole n’éradique pas le risque, il le limite

Le président Pelissier attrape l’argument au vol pour pousser le gouvernement dans ses retranchements :  il y a moins de risque dans un musée que dans un grand magasin, pourquoi ne pas choisir le moindre risque ?  C’est le médecin du ministère de la santé qui répond en invoquant  la fameuse balance entre santé publique et vie de la nation.  A l’approche des fêtes la réouverture des commerces non essentiels est apparue indispensable. Les musées devaient rouvrir le 15 décembre, mais les chiffres n’étaient pas assez bons, il fallait éviter les brassages de population entre différentes régions. La situation sera réévaluée le 7 janvier. Charles Touboul quant à lui revient sur la question des protocoles. C’est un motif d’incompréhension récurrent dans tous les recours. Les professionnels négocient avec le gouvernement, réalisent des investissements, mettent sur pied des protocoles très stricts, puis soudain les discussions s’arrêtent et on leur ordonne de fermer purement et simplement. «  Cette approche du protocole c’est ce qui permettra de rouvrir le moment venu, assure le représentant du ministère.  Si la solution résidait dans un protocole sévère, les règles de la police sanitaire nous imposeraient d’y recourir.  Mais d’abord le protocole ne résout pas le problème des brassages de population, or on sait que plus il y a de déplacements et plus il y a de contaminations.  Ensuite, il y a un problème de respect du protocole : dans le loisir on se détend, on oublie de ne pas toucher son masque, on est négligent avec le gel.  Hier, dans  cette salle plusieurs orateurs s’exprimaient au micro en enlevant le masque sans même s’en rendre compte. C’est humain ».

Et Charles Touboul de poursuivre.

« — Le protocole n’éradique pas le risque, il le limite, quand les chiffres sont bons comme cet été c’est suffisant, mais pas aujourd’hui avec en plus une 3e vague qui se profile et alors qu’on commence à dire qu’on a été trop laxistes. Votre demande est fondée, mais à ce moment de la crise elle apparait décalée ». Il reconnait volontiers que les arguments scientifiques sont insuffisants mais les gouvernements n’ont pas mieux. Ce qui les oblige à prendre des décisions dures sur des calculs de probabilité.

— « Vous avez décidé avec qui vous pouviez être sévère, s’insurge Rebecca Digne,  notre demande n’est pas décalée, c’est une question de survie. En janvier je n’ai plus d’aide, et j’ai des enfants, j’ai vraiment besoin de faire mon métier.

Votre activité présente un risque sanitaire, on apporte une réponse sanitaire.  Au problème économique, on apporte une réponse économique. Il est important juridiquement et intellectuellement de ne pas glisser d’un sujet à l’autre, rétorque Charles Touboul. Cette fois, le ton se fait plus ferme. J’ai eu un dossier dans lequel on me disait, nous savons que nous représentons un risque sanitaire, vous n’avez qu’à ouvrir plus de lits à l’hôpital. Voilà où on en arrive quand on mélange les sujets. La réponse au problème économique n’est pas d’accroitre le danger sanitaire ».

Les représentants du ministère ont beau faire preuve de pédagogie, les requérants ne lâchent rien.

—  » Admettons que le musée Jacquemart-André soit un lieu clos et pas très grand, mais pourquoi alors interdire les Arènes de Nïmes, entièrement ouvertes sur l’extérieur ? interroge le responsable de Culurespaces. Ou bien encore le Château des Baux-de-Provence, clos  mais immense ?

—  A cause des flux de population, les arènes de Nimes c’est typiquement le lieu pour lequel on parcourt des centaines de kilomètres. On veut éviter les déplacements interrégionaux. On nous a reproché de fermer le stade de France au lieu de simplement imposer une jauge de 4 000 personnes. Mais ces 4000 personnes elles vont se déplacer, se restaurer, utiliser les commodités ! » répond Charles Touboul.

Le silence retombe dans la salle.  Tout semble avoir été dit. L’audience est levée à 11h15.  Dans l’escalier qui mène à la sortie, Rebecca Digne évoque le « décalé » qui n’est visiblement pas bien passé. Une autre requérante, plus âgée, confie comprendre les contraintes qui pèsent sur le gouvernement.  Chacun repart, le masque sur le nez,  sous une petite pluie fine et glacée de décembre.  Certains prendront les transports en commun, en comprenant peut-être un peu mieux pourquoi, bien que risqués, ils demeurent ouverts. La décision sera rendue mercredi soir ou jeudi matin. Elle sera très certainement proche de celle relative à la culture, attendue elle aussi mercredi soir.

 

 

 

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