Seine-Saint-Denis (93)

Créatrices d’avenir : la séquano-dyonisienne Olivia Collier remporte le trophée « Quartiers »

Publié le 23/01/2020 - mis à jour le 24/01/2020 à 12H50

Au Pré Saint-Gervais, le Préau, restaurant et salle de concert, ouvrira ses portes début février dans un quartier relevant de la politique de la ville. Avec ce projet, l’entrepreneuse Olivia Collier veut recréer du lien social et donner un lieu d’expression à la jeunesse. Son projet a été récompensé par le trophée « Quartier » du concours « créatrices d’avenir », organisé pour la 9e année consécutive par le réseau Initiative Ile-de-France pour soutenir l’entrepreneuriat au féminin.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Olivia Collier : Il s’agit de l’aménagement d’un local de 160 mètres carrés avec 80 mètres carrés de terrasse situé au cœur de la ville du Pré Saint-Gervais, accessible en tram, en bus, ou en métro. Nous allons y regrouper des activités de restaurant, de Coffee shop et de traiteur dans un second temps, en offrant une livraison de panier-repas à destination des salariés et des entreprises du coin. Nous aurons également une programmation culturelle en lien avec les différents artistes du territoire d’Est ensemble. Nous mettons en place des partenariats avec des associations locales, en mettant gratuitement le lieu à disposition de celles situées dans les quartiers prioritaires, pour qu’elles puissent organiser des ateliers. Tout cela dans le but de créer du lien social et intergénérationnel pour tous les quartiers de la ville. À long terme nous souhaitons créer un modèle dupplicable. À une échéance de 36 mois, nous avons déjà prévu de réfléchir à un second investissement pour recréer du lien et des emplois sur le territoire.

LPA : Pourquoi avez-vous choisi de vous implanter au Pré Saint-Gervais ?

O. C. : C’est une ville limitrophe des XIXe et XXe arrondissements de Paris, mais aussi de Pantin et des Lilas. Le Pré Saint-Gervais est la plus petite commune d’Ile-de-France et la plus densément peuplée aussi ! Contrairement à la ville de Pantin, qui s’est beaucoup développée ces dernières années, le Pré-Saint Gervais manque de commerces et de lieux où se retrouver. La ville veut mettre en place des lieux de sorties et de restauration. C’est une commune avec un esprit de quartier, dans laquelle tout le monde se connaît. Comme beaucoup de villes du 93, elle est assez hétérogène et sectorisée. Les différents habitants ont du mal à se mélanger, alors que cela fait notre richesse. Nous voulons créer un lieu accessible à tous.

LPA : Comment allez-vous vous y prendre pour favoriser la mixité ?

O. C. : Cela commence par l’âme que l’on veut donner au lieu. Nous voulons créer un esprit populaire, un lieu duquel personne ne se sente exclu. Tout le monde doit oser pousser la porte, avoir sa place. Aujourd’hui il y a, au Pré Saint-Gervais, une néopopulation qui a les moyens de sortir et est en demande de ce genre d’endroits. Mais il y a aussi une jeunesse gervaisienne qui manque d’infrastructures et d’endroits pour se retrouver. On a envie de créer cela pour eux, pour leur offrir la possibilité de faire des scènes ouvertes, des jams, qu’ils puissent venir librement s’exprimer. Il y a eu des drames ici. Des adolescents sont morts à cause de rivalités entre quartiers. Nous avons noué des partenariats avec les associations issues de quartiers prioritaires, nous sommes allés voir les jeunes issus de ces quartiers.

LPA : Quel est votre lien avec cette ville ?

O. C. : Je vis au Pré Saint-Gervais depuis cinq ans. Avant, je vivais de l’autre côté du boulevard périphérique, porte de la Villette. Je m’y sens très bien, j’ai immédiatement adoré l’esprit de petite ville alors qu’on est aux portes de Paris. C’est agréable à vivre. Quand j’ai eu ce projet entrepreneurial, j’ai eu envie de le construire là. C’était une évidence.

LPA : Quel est votre parcours ?

O. C. : J’ai un parcours atypique pour l’entreprenariat. Je n’ai pas mon bac, j’ai un BEP en hôtellerie-restauration, je suis moi-même résidente d’un quartier prioritaire de la ville. J’ai travaillé pendant quatorze ans dans la restauration. J’ai commencé dans des palaces et exercé ensuite dans des grandes brasseries parisiennes. Mais à un moment, dans ce métier il n’y a plus d’évolution. Je me suis remise en question en permanence. Avec beaucoup d’envie et de persévérance, j’ai tout réappris en l’espace de deux ans. J’ai voulu y aller, je n’ai pas reculé malgré tous mes doutes car je voulais que ça se réalise.

LPA : Comment a germé l’idée du Préau ?

O. C. : J’avais envie d’ouvrir un coffee shop pour monter ces petits ateliers. J’ai présenté mon projet à la mairie qui était très intéressée et m’a proposé un local qu’elle avait préempté dans le quartier prioritaire dans lequel je vis. Je me suis rapproché de la communauté d’agglomération qui m’a présenté Stéphane Roux, accompagnateur de porteurs de projets sur le territoire. J’avais de grosses lacunes, notamment juridiques, et j’avais besoin d’aide pour monter un business plan. De fil en aiguille on a commencé à travailler ensemble et nous nous sommes associés. Nous sommes très complémentaires. Lui vient de la finance, la restauration n’est pas son cœur de métier, même s’il a déjà ouvert un restaurant à Pantin. Moi j’apportais mon expérience de terrain. C’était une très belle rencontre. Nous avons monté un projet ambitieux. Nous serons ouverts 7 jours sur 7 ; de 8 h 30 à minuit. Avec une telle amplitude horaire, nous avions besoin d’étoffer notre équipe. Nous avons été cherchés une chef cuisinière et une programmatrice culturelle. Nous sommes aujourd’hui quatre associés opérationnels. Je ne dors plus beaucoup. Mais c’est la concrétisation du travail, on est vraiment contents de voir le résultat.

LPA : Que représente ce prix pour vous ?

O. C. : C’est beaucoup d’émotion. C’est une belle reconnaissance pour le Préau et je suis touchée de voir qu’on fait confiance à ce type de projet et que la création de lien est soutenue. C’est la première fois que je participais à un concours, cela m’a boostée, redonné beaucoup d’énergie. Je suis en train d’apprendre constamment, j’ai encore des lacunes. Malgré mes handicaps, on m’a signifié que j’étais à ma place. Ça donne envie d’aller plus loin.

LPA : Sur le plan matériel, quels sont les bénéfices ?

O. C. : La dotation de 4 500 euros est bienvenue. Nous sommes en plein travaux et déjà hors budget sur l’aménagement. Avoir dans notre réseau des membres du jury, d’Initiative Ile-de-France, cela nous crédibilise auprès des banques, si on a besoin de demander des subventions.

Ce concours nous offre aussi de belles opportunités de communication, et ce n’est pas négligeable car le Pré Saint-Gervais n’est pas une ville connue. Enfin, pendant ce concours s’est constitué une sorte de réseau informel entre les 15 finalistes. C’est très stimulant. Se soutenir entre entrepreneuses est quelque chose d’important. On est soudées, à aucun moment je ne me suis sentie en concurrence avec elles. Nous avons des profils et des projets différents, mais somme toute des femmes de tempérament ambitieux qui veulent avancer. Je suis très contente des rencontres que j’ai pu faire. Nous avons déjà prévu de se revoir deux fois par an chez l’une ou l’autre. J’espère que nous garderons ce lien.

LPA : Pensez-vous qu’il est plus difficile de créer une entreprise quand on est une femme ?

O. C. : Dans ma situation, cela a été compliqué. Mais en plus d’être une femme, je suis mère isolée, j’ai un niveau d’étude inférieur au bac et je viens d’un quartier populaire. De tous ces facteurs, je ne sais pas lesquels ont réellement pesé. Lors de la cérémonie, le jury a souligné que les femmes se remettent toujours en question. Une femme se pose beaucoup plus qu’un homme la question de la compatibilité de son entreprise avec sa vie de famille, s’inquiète de ne plus avoir le temps de voir ses enfants, ou à l’inverse, de ne pas passer assez de temps au travail. Gérer les deux est difficile. Il y a aussi le fait qu’on nous ait moins fait confiance pendant des décennies. Cela a pour conséquence que l’on doute de notre place. Sans doute qu’un homme fonce davantage.

LPA : Quel conseil donneriez-vous à des aspirantes à la création d’entreprise ?

O. C. : De ne pas rester toutes seules. De s’entourer de ses proches, mais aussi de se faire accompagner professionnellement. Quand on sait qu’on a des failles, il faut aller chercher de l’aide et accepter les mains que l’on nous tend.

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Référence : LPA 23 Jan. 2020, n° 150x3, p.4

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