Retraites : au barreau de Lille, la colère est ancienne et profonde

Publié le 07/01/2020 - mis à jour le 09/01/2020 à 11H29

Actu-Juridique poursuit son tour des barreaux de France à l’occasion de la grève des avocats pour la défense de leur système autonome des retraites. A Lille, nous explique le bâtonnier Jean-Baptiste Dubrulle, les retraites ont été un détonateur, mais la colère est plus ancienne et plus profonde. 

Comment le barreau de Lille répond-il à l’appel à la grève du CNB  ? 

Le barreau de Lille compte 1255 avocats, nous étions 200 lundi à l’assemblée générale. Celle-ci a voté des souhaits qui ont tous été entérinés par le conseil de l’ordre. Nous avons opté pour la grève dure telle que définie par le CNB, autrement dit demande de renvoi de toutes les audiences civiles et pénales et interruption de toutes les désignations du bâtonnier pour les mineurs, les gardes à vue, l’aide juridictionnelle, l’accès au droit, les instructions correctionnelles et criminelles….En résumé, nous suspendons totalement toute activité judiciaire. Nous avons voté en outre deux décisions supplémentaires. La première consiste à bloquer symboliquement l’accès au palais de justice jeudi matin de 8h30 à midi. La seconde vise à constituer un groupe de travail pour définir quelles actions de grève du zèle nous allons mener la semaine prochaine, par exemple submerger la juridiction de demandes de mise en liberté. L’idée est de montrer que nous pouvons bloquer la juridiction. D’ores et déjà, on nous a signalé aujourd’hui des refus de renvoi  aux assises et des annonces de refus à venir concernant des audiences de juge des enfants. Nous ne nous faisons pas d’illusion, les magistrats ne nous soutiendront pas.

Qu’est-ce qui motive vos confrères, la peur de voir leurs cotisations augmenter et leur situation économique mise en péril ? 

Cette peur économique est déjà bien réelle et les touche aujourd’hui. La moitié du barreau vit avec moins de 3 000 euros par mois. On me fait observer que c’est le cas de beaucoup de français, peut-être, mais est-ce acceptable quand on a fait  7 ou 8 ans d’études ? Les confrères qui pratiquent l’aide juridictionnelle sont évidemment les plus exposés. S’ils doivent assurer le doublement de leurs cotisations retraite c’est leur survie qui sera en jeu. Mais la question des retraites renvoie en réalité à une colère plus large et plus profonde dont elle ne constitue que le paroxysme.

Quelles sont les raisons de cette colère ? 

Elle trouve sa source dans le mépris de notre Garde des Sceaux. Nous l’avons ressenti à l’occasion de la réforme de la justice. Nous la vivons au quotidien dans une juridiction qui tourne avec 28 à 30% d’effectifs en moins et cela va en s’aggravant. Comment explique-t-on à un parent qui veut la garde de son enfant qu’il lui faudra attendre neuf mois avant de voir un juge ? C’est le délai actuel devant le juge des affaires familiales à Lille. Quand on proteste, on nous explique que tout ça n’est pas grave. Et puis il y a le projet de nouveau palais livré en principe en 2024, où l’on nous accorde……. 80 m2 ! Il y a 50 ans le barreau de Lille comptait 200 avocats et nous avions droit dans l’actuel bâtiment à 200 ou 300 m2, aujourd’hui nous sommes 1250 et on nous accorde moins de 100 mètres, soit un vestiaire et un bureau pour le bâtonnier. Et on nous explique que c’est la norme, mais quelle norme ? Sont-ils jamais venus dans un tribunal, les gens qui travaillent à l’agence pour l’immobilier de la justice ? Nous sommes toute la journée au palais pour orienter les justiciables, être présents s’ils ont besoin d’un avocat. Le candidat Macron que nous avions interrogé sur la place de l’avocat dans les palais avait répondu qu’il avait toute une place pleine et entière dans le système judiciaire. Apparemment cette place n’est que de 80 m². Nous allons probablement déposer un recours contre le permis de construire. Voilà pourquoi nous sommes en colère. Nous nous battons tous les jours pour les justiciables, cette fois nous le faisons aussi pour nous, c’est bien un combat corporatiste, et il n’y a aucune honte à avoir. Nous irons jusqu’au bout.

Propos recueillis par Olivia Dufour

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