Création d’une salle d’audience à Fleury-Mérogis : les professionnels de la justice sont inquiets

Publié le 01/06/2026 à 17h37

Construire une salle d’audience au sein du domaine du centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis ? Ce nouveau projet du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, annoncé jeudi dernier, agite le monde judiciaire. Si le pragmatisme semble encourager une telle nouveauté, plusieurs principes au fondement du procès pourraient en souffrir. La symbolique également interroge. 

Création d'une salle d'audience à Fleury-Mérogis : les professionnels de la justice sont inquiets
Gérald Darmanin, ministre de la justice (Photo : ©P. Cabaret)

Lors d’un déplacement au Centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis le 28 mai, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé la construction d’une salle d’audience dédiée aux grands procès au sein du domaine de la prison. Une autre, destinée à remplacer celle qui a accueilli V13 et qui a été démontée pour permettre les travaux de réfection du palais de la Cité, devrait voir le jour, mais aucune date n’a été annoncée. En réalité, il n’y a sur le deuxième sujet, rien de bien nouveau, c’est la confirmation que cette salle va être remplacée, conformément aux demandes des magistrats. C’est une nécessité : les salles de 250 places du Tribunal judiciaire de Paris, pourtant inauguré en 2018, sont déjà trop petites (celle de V13 en comptait 550).

Une question d’apparence d’impartialité

Sans surprise, le projet de Fleury-Mérogis fait bondir dans le monde des professionnels de la Justice car il touche aux symboles. Que l’on soit contraint, dans des cas exceptionnels, d’organiser un procès hors les murs d’un palais de justice parce que les salles de celui-ci sont trop exiguës, c’est déjà arrivé. Mais que l’on construise une salle d’audience pérenne en dehors d’un lieu de justice, c’est inédit. Qui plus est sur un terrain pénitentiaire. L’Union syndicale des magistrats (USM) a réagi vendredi dans un communiqué en rappelant que « dans un État de droit, la justice se rend dans un tribunal», c’est-à-dire dans « des enceintes neutres présentant toutes les garanties et l’apparence d’impartialité ». Et d’ajouter : « Juger sur le terrain de la plus grande prison d’Europe n’est pas de nature à rassurer le justiciable quant à sa présomption d’innocence et à la garantie de ses droits ». Même inquiétude du côté du Syndicat de la magistrature : « Un procès juste et équitable ne peut avoir lieu entre les murs d’une prison. Faire siéger un tribunal judiciaire dans une enceinte de l’administration pénitentiaire violerait les principes fondateurs de la procédure pénale : la présomption d’innocence, l’apparence d’impartialité des juges, l’ouverture des audiences au public et à la presse. De telles salles d’audience marqueraient ainsi une dégradation profonde de l’acte de juger ».

« Il existe une articulation entre l’espace où se tient le procès et la conscience du juge » met en garde Denis Salas 

Le magistrat Denis Salas se souvient justement d’un procès organisé « hors les murs », à proximité de la prison de Fleury-Mérogis : celui du réseau Chalabi en septembre-octobre 1998 ;  138 hommes et femmes (dont 27 comparaissent détenus), soupçonnés d´avoir apporté sur le territoire français un soutien logistique aux islamistes du GIA ont été jugés en correctionnelle dans le gymnase des surveillants de Fleury-Mérogis, réaménagé en salle d’audience ultra-sécurisée. Ce fut, selon la presse de l’époque, un naufrage : boycott des avocats, condamnation de la justice antiterroriste par la FIDH, beaucoup de relaxes. Denis Salas évoque aussi les débuts de la Cour de Justice de la République, dont les audiences se tenaient dans un centre de conférence. « Le président Henri Le Gall m’avait confié sa difficulté à exercer dans un cadre complètement déconnecté de la mission de juger. Il me disait son sentiment de malaise, et m’expliquait qu’on ne présidait pas de la même façon dans une salle comme celle-là et dans un palais de justice ». Cela signifie, ajoute Denis Salas, que « l’espace judiciaire est consubstantiel au rituel judiciaire parce qu’il est consacré. Dans toutes les sociétés, il est un lieu séparé du reste de la société. Son enceinte qui marque le territoire de la justice où chacun est à sa place et parle à son tour est « active ». Il existe une articulation entre l’espace où se tient le procès et la conscience du juge ». Dit autrement, « le poids du rituel pèse de manière immatérielle sur le comportement des acteurs du procès. Et c’est lié à la puissance de la symbolique judiciaire, c’est la substance même du rituel judiciaire qui est en cause dans la volonté de créer une salle d’audience en dehors d’un lieu de justice ».

Si cela pose un problème en soi, le fait d’organiser un procès pénal sur le territoire d’un lieu de privation de liberté ajoute une dimension supplémentaire. « C’est une évidente atteinte à la présomption d’innocence et à la publicité des débats compte tenu des difficultés d’accès, note encore Denis Salas. Je pense que ce projet de construire une salle d’audience adossée à Fleury-Mérogis porte de nombreuses atteintes à l’article 6 de la CEDH qui garantit le droit à un procès équitable ».

Une affaire de moyens

La modification de l’audience par délocalisation ou multilocalisation (visioconférence), n’est pas une question nouvelle. Cela vise à économiser des déplacements, que ce soit pour des raisons de coûts ou de sécurité. La question a pris une acuité nouvelle lorsque les extractions, qui relevaient du ministère de l’Intérieur, ont été transférées à l’administration pénitentiaire en 2010. Car très vite, l’AP s’est trouvée débordée par cette charge nouvelle. La visioconférence est devenue alors l’objet d’une bataille entre les contraintes de crédits et la défense du droit à rencontrer son juge. Considérée par les juridictions supérieures comme une mesure de bonne gestion des deniers de la justice, elle n’a cessé d’étendre son emprise. Avec, de temps en temps, des limites. Pendant le confinement, le gouvernement avait décidé par voie d’ordonnance que les accusés pourraient être jugés en leur absence à partir de la clôture de l’instruction de leur procès aux assises, c’est-à-dire lorsque commence le temps du réquisitoire et des plaidoiries. La mesure, adoptée alors que le principal accusé du procès des attentats de janvier 2015 avait attrapé le covid, semblait avoir été pensée pour cette affaire. Le président de la cour, d’ailleurs, la proposa, mais dut faire machine arrière, face à l’opposition unanime des avocats des parties civiles et de la défense. Quelques jours plus tard, le Conseil d’État l’annulait (lire nos articles ici et là).

La question s’est déjà posée à propos des centres de rétention

Comme la visioconférence, la construction de salles d’audience à proximité de ceux que l’on doit juger est une mesure visant à épargner le coût et les risques des transferts. La question s’est posé de la compatibilité de celles-ci avec les grands principes du procès, concernant les salles installées à proximité de centres de rétention ou de zones d’attente aéroportuaires. Le Conseil constitutionnel, dans une décision du 20 novembre 2003, a jugé que cela ne posait pas de problème dès lors que « le législateur a expressément prévu que ladite salle devra être « spécialement aménagée » pour assurer la clarté, la sécurité et la sincérité des débats et permettre au juge de « statuer publiquement » ».

Un arrêt de la première chambre civile de la Cour de cassation du 16 avril 2008 (n°06-20.391) a posé des conditions à l’organisation de cette salle : « Attendu que pour rejeter l’exception de nullité tirée d’une violation de l’article précité, le premier président a retenu que la salle d’audience était une véritable salle d’audience et non un simple bureau, spécialement aménagée, disposant d’accès et de fermetures autonomes, située dans l’enceinte commune du centre de rétention, de la police aux frontières et du pôle judiciaire, qu’ainsi il n’existait pas de violation caractérisée des dispositions de l’article L. 552-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ».

La Cour de cassation valide la création de ces salles, mais sous condition

Dans un arrêt du 11 juin 2008, la cour a cassé un arrêt de cour d’appel qui avait jugé « que l’audience délocalisée avait été tenue dans des conditions légales et régulières, aux motifs que la salle d’audience spécialement aménagée à cet effet se trouvait à proximité immédiate des locaux de rétention, mais distincts de ceux-ci et accessibles au magistrat, aux avocats et au public par un itinéraire balisé aménagé hors du quartier de rétention, alors qu’il résultait des pièces de la procédure que la salle d’audience était située dans l’enceinte du centre de rétention ».

On peut signaler aussi cet arrêt de 2015, qui rejette un autre recours, au motif que la salle d’audience n’était pas dans l’enceinte du centre de rétention  Dans un avis du 20 juin 2018, à propos de la très contestée installation d’une antenne du Tribunal de Bobigny dans la zone d’attente de l’aéroport de Roissy, le Défenseur des droits, à l’époque Jacques Toubon, pointe de nombreux éléments du projet qui, à ses yeux, portent atteinte à plusieurs grands principes :

  • La salle est sur la même enceinte que la zone d’attente (mais sans porte de communication) ;
  • Elle ne comporte pas d’entrée indépendante sur la voie publique ;
  • Les locaux de la zone d’attente et de la salle d’audience forment « un ensemble architectural commun » ;
  • Ils sont la propriété du ministère l’Intérieur qui accorde une convention d’attribution à la justice.

Pour le Défenseur des droits, les caractéristiques de ce local étaient susceptibles de porter atteinte au droit à un procès impartial, à la publicité des débats (zone éloignée de toute habitation et commerces et mal desservie), ainsi qu’aux droits de la défense et à l’égalité des armes.

Quelques jours plus tard, la Cour de cassation (11 juillet 2018), à laquelle était destiné cet avis, rejette les recours exercés contre l’antenne de Bobigny à Roissy au motif que l’accès du public ne peut se faire que par une porte principale mentionnant qu’il s’agit d’une annexe du tribunal de Bobigny, que la salle est sous l’autorité du ministère de la Justice, et qu’enfin, elle découle de la loi dans les conditions validées par le Conseil constitutionnel en 2003.

On trouve aussi des salles d’audience dans des hôpitaux, pour statuer sur les demandes de sortie des personnes faisant l’objet d’une mesure d’hospitalisation d’office en psychiatrie. Mais dans ce cas, le malade ne peut être déplacé, c’est pourquoi le juge se rend à l’hôpital. Et il s’agit d’audiences civiles. Comme d’ailleurs dans les CRA, le JLD y intervient dans sa composante « liberté ». « La grande différence, avec les centres de rétention et les hôpitaux, c’est que ce ne sont pas des audiences portant sur la culpabilité, il s’agit de procès sans témoins, sans victimes, quasiment des audiences de cabinet, observe une magistrate. Juger dans l’enceinte d’un centre pénitentiaire, c’est risquer d’induire une « culpabilité par capillarité ».

«L’organisation de la justice doit s’adapter aux enjeux sécuritaires du XXIe siècle et non l’inverse»

L’idée de construire une salle d’audience à proximité d’une prison aurait été inspirée par le modèle italien de traque contre la mafia. On aperçoit bien les avantages en termes de sécurité dans le fait de supprimer toutes les extractions. L’intérêt apparaît encore plus vif depuis l’évasion sanglante de Mohamed Amra le 14 mai 2024 lors de son transfert pour une audition devant un juge d’instruction au tribunal de Rouen. Le convoi est bloqué et attaqué à l’arme de guerre. Deux agents de l’AP sont tués, et trois agents du pôle de rattachement des extractions judiciaires sont grièvement blessés. C’est d’ailleurs en référence à cette tragédie que le syndicat FO Justice, dans un communiqué du 29 mai, salue une annonce qui répond à « une revendication ancienne et constante de FO Justice »: réduire les extractions, notamment des détenus les plus dangereux. L’un des premiers procès à s’y tenir devrait être celui de Mohamed Amra.  Accusant les syndicats de magistrats et d’avocats qui s’y opposent de « corporatisme », les auteurs du communiqué estiment que « L’organisation de la justice doit s’adapter aux enjeux sécuritaires du XXIe siècle et non l’inverse ». Gérald Darmanin semble sensible à leurs arguments, y compris pour des raisons sans lien avec la sécurité. Il y a quelques mois, Le Parisien révélait que le ministre s’était engagé auprès du maire du 17e arrondissement à généraliser la visioconférence à Paris pour épargner aux riverains du tribunal de Clichy le bruit des sirènes (notre article ici).

Ce projet, que les professionnels judiciaires viennent de découvrir dans la presse et dont ils ignorent les détails, pose de nombreuses questions : s’agit-il d’une salle rattachée à un tribunal ou d’une nouvelle juridiction ? Quelle sera sa compétence ? Comment pense-t-on résoudre les nombreux problèmes pratiques : accès des parties civiles, du public et de la presse, conditions de travail des magistrats, greffiers, huissiers d’audience ? L’USM pointe un « établissement relativement excentré et mal desservi par les transports » et estime que « cela va rendre plus complexe l’exercice de la justice pour le public, les parties et leurs conseils, les jurés, les personnels de greffe et les magistrats devant intervenir plusieurs semaines d’affilée et le plus souvent tardivement ». Le syndicat s’inquiète aussi de la confusion entre grands procès et procès à enjeux sécuritaires. Qu’ambitionne-t-on exactement de juger dans cette salle ?

Un débat qui rappelle celui des box vitrés dans les salles d’audience

La symbolique reste toutefois ce qui préoccupe le plus. On objectera qu’il fut une époque où les prisons jouxtaient les palais de justice. Mais précisément, le palais était au cœur de la cité, à côté de l’église et de la mairie, et il avait sa prison. Et puis on a commencé à éloigner les établissements pénitentiaires des villes, notamment pour des raisons de coûts et de sécurité. S’achemine-t-on vers l’expatriation des lieux de justice dans le prolongement de celle des prisons ? On peut y voir une évolution, mais il faut admettre le bouleversement que cela implique.

Quant à l’exercice de la défense, il est à craindre qu’il soit plus difficile. On songe aux débats très vifs soulevés lors de l’inauguration du tribunal de Paris en 2018, lorsque les avocats ont découvert que la majorité des salles pénales étaient équipées de box fermés. La défense s’était insurgée, avec un certains succès, contre la présomption de dangerosité pesant sur un individu qui comparait dans une « cage » (voir par exemple nos articles ici  et là ). L’argument vaut d’autant plus pour celui que l’on va juger à quelques mètres de son centre de détention parce qu’il est considéré comme trop dangereux pour être déplacé vers un palais de Justice. L’association des avocats pénalistes (ADAP) a réagi également vendredi en déplorant « une mesure qui entérine à nouveau une justice d’exception et cette course en avant vers des mesures toujours plus attentatoires aux droits des prévenus. La justice se rend dans des lieux de justice que sont les tribunaux et les cours d’appel. Symboliquement, elle manifeste ainsi son indépendance et son équité ».

Pour nombre de professionnels, le vrai sujet est celui des moyens de la justice. Seulement voilà, ils ont quasiment doublé sous la présidence d’Emmanuel Macron sans que l’on aperçoive d’amélioration notable.  Faut-il alors repenser l’organisation de l’institution et les dépenses ? « On ne va pas demander à tout le monde de se déplacer parce qu’on ne sait pas gérer les extractions, il faut se poser les bonnes questions : c’est un problème administratif interne et économique » synthétise une magistrate. Ce ne serait pourtant pas la première fois que la justice renierait ses fondamentaux pour des questions de budget. On songe par exemple à la disparition de la collégialité, ou encore à celle, programmée, des assises*.

 

*Voir à ce sujet le recensement et l’analyse des différents principes auxquels la justice renonce par manque de moyens dans « La justice en voie de déshumanisation » LGDJ 2021.

 

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