Les professions judiciaires mobilisées contre une « justice au rabais »

Publié le 22/11/2022 - mis à jour le 22/11/2022 à 23H18

Les syndicats de magistrats, personnels judiciaires et avocats ont appelé à une journée de mobilisation ce mardi 22 novembre pour protester contre une « justice au rabais ». A Paris, ils avaient rendez-vous devant le tribunal judiciaire Porte de Clichy à midi. 

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
Photo : ©P. Cabaret

« Justice au rabais, démocratie en danger » scande une voix au mégaphone, la foule reprend d’abord timidement puis de plus en plus fort.  Sur le parvis du tribunal judiciaire de Paris, magistrats, greffiers, avocats, membres de la protection judiciaire de la jeunesse se sont donné rendez-vous mardi midi pour protester contre une « justice au rabais ».  La pluie s’est arrêtée, un vent glacé fait claquer les drapeaux des syndicats à l’origine de cette journée de mobilisation : Syndicat de la magistrature (SM), Union syndicale des magistrats (USM),  CGT Chancelleries, Syndicat des avocats de France (SAF)…

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
(Photo : ©P. Cabaret)
Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
(Photo : ©P. Cabaret)

Ils sont 200 environ au pied du gigantesque bâtiment de 38 étages, ce n’est pas beaucoup sur les 2000 personnes exerçant au  tribunal de Paris…Il est vrai que manifester dans la rue n’est pas naturel pour les professionnels de la justice.

Ils sont nombreux à supporter de plus en plus mal la dégradation de leurs conditions d’exercice* (40% des magistrats en France s’estiment en souffrance au travail), de plus en plus à oser le dire et l’écrire (l’appel des 3000 a finalement été signé par plus de 6000 professionnels), mais pas encore beaucoup à battre le pavé.

Cruel paradoxe, ils ont surtout bien trop de travail pour s’accorder le temps de protester. D’ailleurs, malgré la consigne donnée de renvoyer les affaires de la journée (sauf urgences), on sent bien que ceux qui sont descendus sur le parvis à l’heure du déjeuner ne vont pas tarder à regagner leur bureau pour …. traiter leurs piles de dossiers.

La presse s’est déplacée, de même que quelques élus, parmi lesquels un fidèle de ces rassemblements, le député NUPES Ugo Bernalicis.

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
Photo : ©P. Cabaret

« Nous sommes épuisés » met en garde Jean-Guy Molhant, greffier

Les greffiers autrefois si discrets acceptent désormais de s’exprimer.

C’est le cas de Jean-Guy Molhant, greffier au tribunal judiciaire de Paris et membre de l’UNSA qui explique : « Il manque 10% des effectifs, au tribunal judiciaire de PARIS nous sommes environ 1000 au greffe siège et 300 au parquet, il faudrait au minimum 130 personnes supplémentaires.  Beaucoup de nos collègues font des heures supplémentaires non déclarées, dans le privé les employeurs seraient condamnés. Nous sommes épuisés, une collègue récemment a eu un malaise, on ne va pas pouvoir continuer comme ça très longtemps ».

Les raisons de cette situation dégradée ? « Il y a eu d’importants départs en retraite, explique Jean-Guy Molhant, par ailleurs, Paris reçoit beaucoup de greffiers à la sortie de l’école, au bout de deux ans ils partent, ce qui crée un turn over important, et puis il y a aussi les réformes qu’il faut absorber sans moyens supplémentaires. Sans compter les moyens informatiques insuffisants, Cassiopée au pénal déraille régulièrement ».

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
A droite : Jean-Guy Molhant, greffier à Paris, membre de l’UNSA  (Photo : ©P. Cabaret)

« On est très inquiet » confie Me Boissavy

Les syndicats d’avocats se sont également déplacés. Me Matthieu Boissavy, membre de l’ACE explique :  « Nous restons mobilisés depuis plus d’un an et nous souhaitons que ce mouvement soit enfin entendu et se traduise par des moyens concrets, malgré les augmentations de crédits, les ressources ne permettent toujours pas de rendre un service de qualité et ça se dégrade de plus en plus. On est très inquiet ».

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
Me Matthieu Boissavy (Photo : ©P. Cabaret)

« La protection de l’enfance est laissée à l’abandon » dénonce Sonia Ollivier

Parmi les drapeaux, on aperçoit ceux de la SNPES-PJJ FSU. Sonia Ollivier est la Co-secretaire du Secrétariat National du syndicat. Si elle est venue manifester avec plusieurs collègues, c’est que ça ne va pas fort à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) non plus  : « La protection de l’enfance est laissée à l’abandon alors qu’elle était censée être une priorité du gouvernement. Les juges manquent de moyens et nous récupérons des mineurs dont les situations se sont aggravées faute de réponse adaptée et rapide. Ils nous arrivent dans des situations lourdes, ils ont commis des délits et le nouveau code des mineurs prévoit des délais trop courts pour faire de l’éducatif. Nous sommes confrontés à une perte de sens, enfermés dans une logique de gestion, d’apurement des stocks ».  

Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
Kim Reuflet, en robe rouge, présidente du Syndicat de la magistrature et Céline Parisot, présidente d’honneur de l’Union syndicale des magistrats (Photo : ©P. Cabaret)
Les professions judiciaires mobilisées contre une "justice au rabais"
Les pancartes bricolées des manifestants témoignent elles-mêmes du manque de moyens que dénoncent les professionnels. (Photo : ©P. Cabaret)

Cette manifestation intervient un an presque jour pour jour après la parution de la fameuse tribune des 3000 le 23 novembre 2021 dans Le Monde. Elle avait été suivie d’une journée de mobilisation le 15 décembre. Entre temps, le budget de la justice a été augmentée de 8% en 2022 et une nouvelle augmentation de 8% est annoncée pour 2023. Mais la situation des juridictions s’est à ce point dégradée que ces évolutions significatives de crédits ne suffisent pas à rendre espoir aux professionnels judiciaires.

Une nouvelle loi de programmation est attendue qui devra maintenir l’effort budgétaire si le gouvernement souhaite améliorer réellement la situation de l’institution.

*Voir à ce sujet les témoignages que nous avons publiés.

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