Mort de FM Aramburu : « Il lui a clairement tiré dessus pour en terminer » témoigne son ami Shaun Hegarty

Publié le 16/09/2026 à 9h15

Mardi, la cour d’assises a entendu Shaun Hegarty, l’ami de Federico Martín Aramburú qui était avec lui le 19 mars 2022 quand on lui a tiré dessus au petit matin, boulevard Saint-Germain. Déjà en difficulté, la défense a eu maille à partir ensuite avec le personnel du Mabillon. Un serveur et un vigile ont assuré avoir entendu Loïk Le Priol dire « je vais le tuer », en parlant de la victime.

Salle Voltaire - Assises de Paris
Cour d’Assises de Paris – Salle Voltaire (Photo : ©AdobeStock/Florence Piot)

Chemise et veste sombre, sur un pantalon beige, Shaun Hegarty, 42 ans, s’avance à la barre. Il s’est porté partie civile. De face, ce quadragénaire aux cheveux bouclés et aux yeux clairs attire la sympathie ; même traumatisé par ce drame et par le procès qui le contraint à le revivre, il continue d’afficher une bonhomie souriante. De dos, sa carrure de rugbyman (1,88 m) impressionne, comme le fera d’ailleurs observer le président. Il commence à dérouler son récit, en racontant comment le joueur international, tué par balle le 19 mars 2022 boulevard Saint-Germain, de quatre ans son aîné, est devenu son ami. Rassemblés puis séparés au gré de leurs carrières respectives, ils décident un jour de ne plus se quitter et créent, en 2014, Esprit Basque, une société de tourisme pour faire découvrir la région et le sport.

« On se retrouve rue de la soif, on rigole, on danse »

Puis vient le jour maudit du 19 mars 2022. « Fede », comme l’appelle Shaun Hegarty, est arrivé deux jours plus tôt à Paris pour finaliser un projet, lui seulement la veille, avec un groupe de clients pour lequel il a organisé une fête de l’avant-match France-Angleterre du Tournoi des Six Nations. Federico lui envoie des messages pour le voir à propos de leur projet commun : travailler pour la Coupe du Monde de Rugby. Il a une bonne nouvelle : ça va marcher ! « On se retrouve rue de la soif (N.D.L.R. : la rue Princesse à Paris, connue pour ses bars, dont l’un très prisé des rugbymen), on sourit, on rigole, on chante, on danse ». Et puis vient l’heure de rentrer à l’hôtel Prince de Conti, à quelques rues de là, vers le Pont-Neuf. Ils passent devant le Mabillon, encore ouvert. Ils ont faim. Pourquoi ne pas prendre un dernier verre et manger quelque chose ?

À quoi ça tient le destin ? C’est la question que l’on se pose à chaque instant dans cette histoire, tissée de dizaines de décisions anodines qui ont engendré une tragédie. Ils s’attablent en terrasse. C’est « une soirée joyeuse, on discute avec tout le monde, ça se passe bien tout le monde rigole, c’est léger » se souvient Shaun Hegarty. Avaient-ils consommé de l’alcool ? « Une dizaine de verres de vin et de bière, admet-il, j’ai l’ivresse joyeuse » ; Federico Martín Aramburú aussi avait bu, mais « il était maître de lui-même ». Ce que confirmera le personnel du Mabillon ; les deux hommes à leur arrivée étaient ivres, mais calmes et polis. Shaun Hegarty demande à la table de Loïk Le Priol d’où ils viennent, parce que, dit-il, il aime savoir l’histoire des gens. Lui-même est fier de ses origines cosmopolites. Ce citoyen du monde, comme il se qualifie, il est basque, mais avec des racines néo-zélandaises, italiennes, et d’autres encore. Romain Bouvier répond : « nous, on est d’ici », en montrant le sol. Mais d’où ? insiste Shaun Hegarty. Et voyant que l’autre continue de désigner le sol, sans plus de précision, il plaisante : « du trottoir ? ». Puis les deux hommes se font un « check » (N.D.L.R. : salut en se cognant le poing fermé), à l’initiative du rugbyman. Le courant ne passe pas, mais l’ambiance reste sympathique.

« Il lui répond de manière autoritaire, condescendante »

À cette terrasse, il y a un avocat, à la faconde intarissable, dont la table se trouve juste derrière celle de Romain Bouvier et Loïk Le Priol. Ce dernier s’agace. « Il lui répond de manière autoritaire, condescendante, ça ne nous plaît pas, on n’a pas l’habitude d’entendre parler comme ça aux gens » raconte Shaun Hegarty. Il se souvient d’avoir dit au client rudoyé : « laisse tomber ». Des témoins assurent qu’il aurait traité Loïk Le Priol de « con » en le montrant du doigt. « Je n’en ai pas le souvenir, mais si on le dit ; en tout cas, tous les gens autour devaient le penser » précise-t-il. Loïk Le Priol se lève, s’approche de Shaun Hegarty et lui met trois petites claques sur la joue. « Il me dit qu’il faut que je fasse attention, qu’il fait partie des forces spéciales ». Lors de son premier témoignage, Shaun Hegarty avait évoqué des « sports de combat ». Ce n’est qu’ensuite, qu’il évoque les forces spéciales. Parce qu’il l’a lu entre-temps dans la presse, pense la défense qui depuis le début de l’affaire dénonce le rôle toxique joué par la médiatisation du dossier. Loïk Le Priol reconnaît les trois claques, filmées par la vidéo, mais nie avoir évoqué son passé militaire. Le vigile, qui a vu la scène, s’interpose et demande à l’intéressé d’aller se rasseoir, ce qu’il fait. « Moi, je suis assez surpris, on ne comprend pas pourquoi ça part comme ça. Je demande « t’as pas une cigarette » pour passer à autre chose, mais c’est tendu » raconte le témoin.

« Ce geste malheureux de tirer la capuche »

Il est tard, c’est l’heure de rentrer, il se lève pour payer. « Fede a alors ce geste malheureux de tirer la capuche, de le faire tomber, ça lance cette bagarre ». Il raconte que Romain Bouvier lui attrape le bras, il répond par un coup de poing. La bagarre est « assez dure », « on prend des coups, on en donne » mais courte, 10 secondes. Il a fallu trois serveurs et un videur pour les séparer. Les deux rugbymen s’en vont : « pour nous, c’est fini ». Sur le chemin, Shaun Hegarty décide de rentrer dans un hôtel demander de la glace car son œil enfle, tandis que Fedrico Martín Aramburú a la pommette abîmée. « C’est ça, c’est la vie », commente celui-ci avec philosophie, en expliquant qu’ils viennent de se battre. On leur en apporte un gobelet de glaçons qu’ils se partagent ; comme le contact direct sur la peau brûle, on leur donne un chiffon pour les envelopper. Le personnel se souvient de deux hommes calmes et sympathiques. « On s’en va, et au moment où on sort, je vois la jeep militaire qui nous passe à côté, j’entends clairement « ils sont là », et qui s’arrête ». Il reconnaît ses voisins de table et se demande ce qu’ils viennent faire là. Romain Bouvier descend de la voiture et se retrouve face à Federico. Shaun Hegarty est à 10 ou 15 mètres, puis il se rapproche et se retrouve à 5 mètres derrière son ami. Lors de sa première audition, il a dit que Romain Bouvier avait tiré depuis la voiture. En réponse à une question du président, il explique à la barre « mon cerveau s’est bloqué, j’essayais d’être le plus factuel, les images reviennent ». Les deux hommes se parlent, mais Shaun Hegarty est dans l’incapacité d’en dire plus, il n’a pas entendu, ou il a oublié. Impossible de vérifier donc si, comme le soutient la défense, Federico Martįn Aramburu a provoqué. « Romain Bouvier lui tire quatre fois dessus. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, je suis complètement ahuri, je fais une dissociation. Pour moi, c’étaient des petits pétards mouillés, une arme factice, je ne comprends pas qu’il est blessé ».

— Pour vous, il le vise ?

—Oui, il n’y a aucun doute, et je vais aller plus loin, ils vont dire qu’il y a un tunnel, il (N.D.L.R. : Romain Bouvier) dit que je suis derrière lui, je suis quatre mètres derrière Fede et dans l’axe de tir. Il faut arrêter de dire n’importe quoi ! », s’emporte le rugbyman qui jusque-là était resté parfaitement calme.

« Il a conscience qu’il est potentiellement dangereux »

Presque aussitôt, Loïk Le Priol surgit en courant face à eux. Les vidéos montrent que Federico Martín Aramburu se jette sur lui et le plaque contre la vitrine du magasin Geox. « Il a été à sa rencontre parce qu’il a deux balles dans le corps, il a conscience qu’il est potentiellement dangereux », analyse aujourd’hui Shaun Hegarty. « Ils s’attrapent, tombent au sol, je suis hagard, j’essaie d’intervenir, mais je ne sers à rien ». C’est là qu’il tape sur la tête de Loïk Le Priol, avec la poche à glaçons. Côté défense, on soutient que l’accusé se serait alors senti en danger, à deux contre un, ce qui aurait expliqué qu’il sorte son arme. D’où une discussion sur le poids de la poche à glaçons. Loïk Le Priol dira lors de sa première audition qu’on l’a frappé avec un objet « dur, lourd et puissant ». Shaun Hegarty explique à la barre qu’on leur a donné un gobelet où il y en avait « 4 ou 5 » qu’ils se sont partagés. Selon lui, il n’y en a donc que trois glaçons dans son fameux tissu. « Moi, je veux juste qu’on rentre à l’hôtel, je me vois me mettre au milieu des deux, poursuit-il. J’ai beaucoup réfléchi, je ne suis pas du tout en état à ce moment de faire quoi que ce soit, si j’avais voulu faire mal, j’aurais lâché ce chiffon, il est handicapant pour moi, il m’empêche de mettre un coup à Monsieur Le Priol ». Son geste est inutile, les deux hommes continuent de s’empoigner.

« Ils retombent, Loïk Le Priol lui tire dessus et vide le chargeur » poursuit le témoin. Six coups. Shaun Hegarty voit son ami s’effondrer sur une poubelle, puis sur la chaussée. Toujours en état de dissociation, il ne comprend pas. « Je me dis : il faut qu’il se lève et qu’on rentre ». Federico Martín Aramburu lui dit alors : « appelle la police, je vais mourir ». « C’est là que mon cerveau revient : je le prends dans mes bras, je vois qu’il s’étouffe avec du sang dans la bouche, je ne sais pas quoi faire. Quelqu’un arrive on me met contre le trottoir, je vois des gens essayer de le ranimer, mais je sais qu’il est parti ». Loïk Le Priol a écouté ce récit la tête si baissée qu’il en était à peine visible. Quand vient le temps des questions, il la relève et écoute attentivement. Romain Bouvier aussi.

« Ils disent pardon, mais ce ne sont pas des vrais pardons »

« Avez-vous entendu des tirs de sommation ? interroge le président.

— Non, il lui a clairement tiré dessus pour en terminer, c’est mon intime conviction.

— Vous étiez à la reconstitution, vous êtes d’accord avec le fait que Loïc Le Priol a tiré sans regarder ?

— Non, ce n’est pas vrai, il lui a tiré dessus, il l’a visé ».

— Qu’est-ce que vous attendez du procès ?

— J’avais l’espoir que les accusés puissent revenir sur les faits et qu’ils disent qu’ils ont fait n’importe quoi, avoir un peu d’humanité en eux. Je n’ai pas l’impression que ce sera le cas. Pour moi, ils sont dangereux, ils méritent d’être le plus longtemps en prison. Ils seraient capables de le refaire une fois dehors.

— Quel est le ressort fondamental selon vous ?

— C’est de montrer qu’ils ont le dernier mot, que ce sont eux les plus forts. Aujourd’hui, ils disent pardon, mais ce ne sont pas des vrais pardons ».

 

Le personnel du Mabillon charge Loïk Le Priol

Absent le premier jour, le témoin Jérémy L. a fini par déférer à la convocation de la justice. C’est le fameux client auquel Loïk Le Priol est accusé d’avoir mal parlé et dont la défense par les rugbymen a déclenché les hostilités. L’homme, qui se décrit comme avocat-conseil et précise qu’il ne connaît rien à la justice, passe son temps à s’éponger le visage à la barre. Il est vrai qu’il fait très chaud dans la salle. Mais il y a sans doute de la peur aussi dans cet excès de sudation. « Nous sommes arrivés avec mon ami vers 4 h 30, assis en terrasse, avons discuté avec les accusés, ça se passait très bien avec Romain Bouvier et Lyson R.. J’ai été invectivé par Loïk Le Priol, alors qu’on blaguait, le ton montant, nous avons décidé de quitter le Mabillon et pris un taxi avec mon ami ». Eux aussi s’apprêtaient à regarder le match France-Angleterre. Se souvient-il des termes exacts de Loïk Le Priol ? « Je n’ai plus les mots, mais c’était suffisamment précis pour qu’on parte ». Comme il n’a rien de plus à dire, il est libéré rapidement.

« Il s’est mangé tellement de coups pendant la bagarre »

Sébastien L., serveur au Mabillon, se présente ensuite à la barre en bermuda et tee-shirt bariolé. C’est lui qui a neutralisé Federico Martín Aramburú ce soir-là : « je l’ai emmené au sol et je l’ai tenu ». Il précise qu’il pratique le jujitsu brésilien. Le rugbyman se relève et, fair-play, tend la main au serveur pour l’aider à se remettre debout. Il confirme que les rugbymen avaient le dessus, ils se sont mis à quatre pour séparer les belligérants. Selon lui Romain Bouvier tentait plutôt de séparer, tandis que Loïk Le Priol était très agité « il s’est mangé tellement de coups dans la bagarre qu’il veut vraiment en découdre jusqu’au bout » estime le témoin.

Il se souvient que l’agent de sécurité retenait Loïk, « il voulait partir pour les suivre, je lui ai dit « viens, c’est terminé », il m’a dit « je vais le tuer ». On a tous dit ça, mais il y a eu un meurtre et ça m’a choqué ». Quand il le voit s’en aller dans la même direction que les rugbymen, c’est lui qui dit à Romain Bouvier et Lyson R. de le rattraper. À la barre, il maintient que Loïk Le Priol a dit « je vais le tuer ». « Le » ou « les » ? l’interroge-t-on. Le témoin n’est pas capable d’être plus précis. On insiste car il n’a pas dit ça à la première audition, mais plus d’un an plus tard lorsqu’il est réentendu. Un souvenir qui revient, ou une reconstruction a posteriori sous l’influence des récits médiatiques ? En revanche, il n’a pas vu d’arme, assure-t-il, sinon, il ne l’aurait pas laissé partir. Me Hugues Vigier en défense de Romain Bouvier lui fait quand même avouer que s’il incite Romain Bouvier et Lyson R.  à partir chercher leur ami, c’est pour préserver le voisinage du bar. Et cela signifie d’une certaine manière que ce n’est pas son client qui est parti spontanément, contrairement à ce que soutient l’accusation, pour en « découdre ». La défense de Loïk Le Priol, quant à elle, obtient un renseignement précieux : le témoin ne se souvient pas avoir vu du sang sur le visage de l’intéressé. Il aura pourtant plusieurs dents cassées ainsi que le nez. Si ce n’est pas à l’occasion de ce premier affrontement, alors c’est lors du deuxième, ce qui accrédite l’idée qu’il a tiré parce qu’il se sentait en danger.

« Je vais le tuer »

Physique de lutteur Houcine O. 35 ans, agent de sécurité professionnel enregistré à la préfecture, prend sa suite. C’est lui qui intervient lors de la première altercation pour prier Loïk Le Priol de retourner à sa table. Et quand la bagarre éclate, il contribue avec trois serveurs, à séparer les adversaires. Alors qu’il bloque Loïk Le Priol dans une impasse, celui-ci sort un brassard de police et un pistolet. Problème, l’intéressé a changé de version au fil du temps. Lors de sa première audition, il a juste évoqué le fait que Loïk Le Priol lui avait montré un brassard de police et avait sorti l’arme dont il avait actionné le barillet. À la deuxième, un an plus tard, il assure que l’accusé a enfilé le brassard et chargé l’arme devant lui. À la barre, quatre ans et demi après les faits, il rajoute que Loïk Le Priol lui a dit : « je vais le tuer, je vais le tuer, je vais le tuer ». Est-ce la mémoire qui se précise avec le temps, ou bien une construction rétrospective ? « La mémoire peut fonctionner par strates, ce n’est pas parce que vous ne l’avez pas dit avant que ce n’est pas vrai, les souvenirs peuvent revenir longtemps après » précise l’avocat général, autant à l’attention du témoin que des jurés. Et comme s’il fallait illustrer davantage la fragilité des témoignages, le témoin indique en réponse à une question que Loïk Le Priol, à la fin de cette bagarre, avait le visage gonflé et du sang, soit le contraire de ce qu’a vu Houcine O. Mais sur ce point, confie-t-il, il n’est plus tout à fait sûr…

 

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