Procès des attentats du 13 novembre : Journal d’une avocate (7)

Publié le 17/01/2022 - mis à jour le 21/02/2022 à 11H51

Après avoir entendu durant des semaines le témoignage des victimes et de leurs familles, le temps est venu d’interroger les accusés dans le procès des attentats du 13 novembre. Depuis le 12 janvier, la Cour se penche sur leur parcours et leur rapport à la religion. Certains se prêtent à l’exercice. Mais d’autres se taisent. Jeudi 13 janvier, la cour a abordé le cas d’Osama Krayem. Notre chroniqueuse Me Julia Courvoisier, qui défend un jeune couple ayant survécu à l’attentat du Bataclan, raconte cet étrange moment d’audience où Saint-Exupéry est apparu dans les débats. 

Palais de justice de Paris
Palais de justice de Paris (Photo : ©AdobeStock/uniqueVision

Alors que le procès a commencé le 8 septembre dernier, la question de l’humanité des accusés s’est  posée ouvertement à la cour d’assises de Paris, jeudi 13 janvier. Qu’est-ce que l’humanité ? Après avoir entendu durant des semaines les témoignages des victimes plus douloureux les uns que les autres, comment se faire à l’idée que ceux qu’on accuse d’avoir contribué à la préparation de ces attentats font encore partie de la communauté des hommes ?

Jusqu’ici l’humanité s’est incarnée dans le témoignage des plus de 300 parties civiles. Une profonde humanité, mais aussi beaucoup de sérénité et d’amour ont été déposés aux pieds des magistrats de la cour d’assises de Paris par les survivants, leurs familles, mais aussi celles de nos morts. Et finalement, la cour d’assises, c’est cela : des hommes et des femmes qui viennent parler de leur vie, de leurs blessures, de leurs douleurs, mais aussi de leur survie, de leur reconstruction et leur avenir.

Le silence d’Osama Krayem

Lorsque l’on est du côté des parties civiles, peut-on entendre que des accusés déposent aussi leur vie et leurs devenir devant leurs juges ?

C’est pourtant le rôle de cette cour d’assises dans ce dossier si difficile.

Jeudi après-midi, on devait entendre l’accusé Osama Krayem. Mais celui-ci a souhaité garder le silence et n’a répondu à aucune question. Il l’avait indiqué la semaine dernière par la voix de son avocat. C’est son droit le plus absolu. Et je n’ai pas à connaître les raisons de son silence. C’est ainsi et nous devons faire avec.

En revanche, quelqu’un a accepté de parler de lui. Il s’agit de l’un des professeurs qui lui apprend le français en prison. Il est venu témoigner à la barre.

Ce qu’il faut savoir c’est qu’il existe dans nos prisons (et dans les prisons belges) un certain nombre de bénévoles qui viennent aider les détenus à se réinsérer : des professeurs, des religieux, des lecteurs, des artisans, des sportifs… Ces personnes, toutes bénévoles,  ont un rôle fondamental : redonner du lien social à nos détenus. Pour se resocialiser, il faut évidemment se reconnecter avec des gens comme vous, comme moi.  Le but est toujours le même : que ces détenus avancent dans leur réflexion et, s’ils sortent un jour, qu’ils ne fassent plus jamais parler d’eux.

Il n’est ici question ni de pardonner, ni d’excuser, mais d’essayer, en quelque sorte, de tenter d’accéder à cette part d’humanité qui nous permet de vivre ensemble.

La cour d’assises juge des faits, mais elle juge aussi et surtout des hommes.

Qui sont-ils aujourd’hui ?

 Quelle est leur position sur les faits ? Ont-ils des regrets ? Pensent-ils à nos morts et à leurs familles ?

Comprennent-ils pourquoi ils sont là ?

Questions d’humanité

C’est ainsi qu’aux alentours de 14 heures 45 ce jeudi après- midi, un petit homme de nationalité belge, qui avait fait spécialement le déplacement depuis Bruxelles avec son gros sac à dos, est arrivé d’un pas calme et discret. Il est le seul des intervenants de prison à avoir accepté de venir parler d’Osama Krayem. Le seul tout court. La famille de l’accusé en effet n’a pas répondu aux convocations de la justice.

Ni ses parents, ni ses frères et soeurs.

Il ne s’agissait pas de témoigner en sa faveur  (on ne sait jamais ce que va dire un témoin que l’on fait citer à la barre), mais de d’éclairer la cour sur le parcours de l’accusé  depuis son incarcération : parvient-on à développer un contact social avec lui ? Accepte-t-il d’échanger ? Si oui, sur quels sujets, uniquement la religion ou d’autres thèmes ?

Grâce à cet homme d’une grande simplicité, nous avons appris qu’Osama Krayem a lu « Le Petit Prince » durant sa détention.

Est-ce pour cela que, « si on fait abstraction des faits dont il doit répondre aujourd’hui en France, il y a un part d’humanité en lui », comme cela se dit dans sa prison ?

Je sais à quel point cela peut être difficile d’entendre qu’un accusé peut être encore « humain ». Et certains dans la salle en ont visiblement eu des haut-le-cœur.

Quelle part d’humanité peut-il exister chez ceux qui ont  participé à ces odieux attentats ?

Celle-ci peut-elle disparaitre puis revenir ?

Peut-on participer à la décapitation d’un journaliste et, quelques années plus tard, tenir une conversation calme et sereine avec ceux que l’on pensait être des « mécréants » ?

Peut-on avoir participé activement à des horreurs en zone de guerre et conserver la capacité de ressentir des émotions humaines ?

Chacun a finalement sa propre réponse à ces questions.

A ce moment précis, je pense à certains de mes clients qui se plient en quatre en prison pour m’envoyer une carte de vœux pour la nouvelle année. C’est peu pour nous, mais parfois, cela veut dire beaucoup pour eux.

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, ce professeur d’une bonté et d’une générosité évidentes nous a, à tous, donné une leçon de vie. Un homme sans jugement. Donnant de son temps à un autre homme, accusé du pire. Pour l’aider à quoi ? Pour l’aider à devenir qui ?

Les interrogatoires des accusés ont tout juste commencé cette semaine. J’ose espérer que nous en apprendrons plus dans les jours qui viennent. Chacun d’eux aura, de toutes façons, la parole en dernier, après les plaidoiries de leurs avocats.

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