Yvelines (78)

En Île-de-France, les fermes urbaines poussent partout !

Publié le 14/09/2022 - mis à jour le 14/09/2022 à 10H55
Ferme urbaine
sururu/AdobeStock

En Île-de-France, les projets se multiplient pour installer des fermes là où on ne les attend pas, avec un projet double : parer aux effets du réchauffement climatique et travailler pour l’autonomie alimentaire de la région.

Cultiver du safran à Montrouge, faire pousser des champignons dans les sous-sols du XVIIIe arrondissement parisien, labourer les terres de la capitale, ramasser les poireaux à Aubervilliers, cultiver des arbustes ou de la spiruline à Paris, ramasser des poires à Montreuil, faire de la permaculture à Versailles (78), élever des brebis ou des abeilles dans l’Île-de-France… Si la région est la plus grosse consommatrice de produits frais en France, elle en produit de plus en plus, non pas dans ses champs gigantesques de lointaine banlieue, mais en plein cœur de la métropole, où manger en kilomètre zéro redevient possible.

Que ce soit en sous-sol, en pleine terre, en façade, dans des friches ou sur les toits des bâtiments : les végétaux poussent partout grâce à l’alliance à la fois de volontés individuelles, de décisions politiques et parfois d’un soupçon de greenwashing (le fait de se faire passer pour plus écolo que l’on est). Si la crise sanitaire et la crise économique actuelle ont montré combien l’autonomie alimentaire était importante, il y a beaucoup de choses à rattraper : l’Île-de-France n’est autonome qu’à 10 % pour les légumes frais et 1,5 % pour les fruits (à l’exception des pommes 5,5 % ; pour comparer, la France est autonome à 91 % pour les légumes et 59 % pour les fruits, sauf les pommes à 166 %). Il convient de rappeler que 49 % des terres franciliennes sont agricoles, mais si les immenses champs de la grande couronne représentent un grenier à céréales et à betteraves à sucre pour la France, force est de constater que cela ne suffit pas à satisfaire les gastronomes parisiens adeptes du « consommer local ».

De la petite exploitation à la plus grosse ferme urbaine

Cela commence comme un roman pour enfants, mais c’est bien vrai : les quatre sœurs Du Bessey, Améla, Louise, Philippine et Bérengère ont créé en 2017 « BienÉlevées », une maison d’agriculture urbaine qui dissémine un peu partout dans la petite couronne de Paris des vapeurs safranées. Leur seul et unique produit : le crocus, une fleur dont le pistil produit cette épice (à 30 000 euros le kilo), massivement importée d’Iran ou d’Inde dans notre pays et souvent falsifiée. Tout ce dont ces fleurs ont besoin est facilement trouvable en ville : peu de terre, du soleil et de l’eau… Les toits de la région semblent tout indiqués. Les cultures de fleurs se sont donc implantées un peu partout dans la région : à Montrouge (sur les toits de l’école Renaudel), dans le XIIIe arrondissement (sur les toits du Monoprix de la rue Daviel), mais aussi sur les toits de l’Opéra Bastille ou du lycée hôtellier Guillaume Tirel, dans le XIVe arrondissement. Le safran de Paris a du succès : en 2020, le pâtissier Ladurée l’utilise pour ses macarons.

Comme les sœurs Du Bessey, les agriculteurs urbains franciliens sont de plus en plus nombreux à créer leurs start-ups agricoles en plein cœur de ville. Ils suivent trois grands types d’agriculture urbaine présentant des degrés de développement, des tendances et des questionnements différents : les fermes périurbaines en circuits courts, les microfermes urbaines, les serres urbaines et les systèmes indoor. Les premières se retrouvent plutôt en lointaine banlieue, sur des terres historiquement dévolues au maraîchage avant que cette activité ne se perde en Île-de-France. il y a des années. Il s’agit des fermes qui fournissent les Amap, distribuent des paniers, font fonctionner les marchés de producteurs qui existent un peu partout dans la région. Il s’agit souvent d’exploitations très diversifiées (on peut compter jusqu’à 30 espèces cultivées sur 5 hectares). Souvent destinées à un marché de niche, très citadin, elles cultivent souvent en permaculture ou en bio intensif et bénéficient souvent du soutien des communes et des collectivités qui peuvent même faciliter leur accès aux ressources (accès à l’eau, mise en place de baux environnementaux). Pour ne donner qu’un exemple, à Moissy-Cramayel (ancienne cité agricole située entre Corbeil et Melun, en Seine-et-Marne), la commune a créé elle-même une ferme de 77 hectares en bio pour approvisionner ses collectivités en légumes. Les micro fermes urbaines, multifonctionnelles, sont en plein développement : leur secret est de conjuguer la production de produit et des activités et services presque plus rémunérateurs (ateliers éducatifs, team-building, événementiel, insertion, tourisme). Leurs systèmes techniques sont souvent inspirés de l’agriculture bio ou de la permaculture, mais peuvent être aussi en hors-sol, en plein air ou sous abri. À Versailles, à 300 mètres de la gare et à quelques encablures du fameux potager du roi, le groupe Nature et Découvertes a ainsi ouvert au public, en 2019, une ferme urbaine inspirée de la permaculture : le site (d’anciens réservoirs en friche depuis 1638, cédés par le Château de Versailles) propose la mise en vente de paniers de légumes, mais propose aussi des formations en écoculture, des ateliers pédagogiques et ouvre même ses portes à des séminaires d’entreprise.

Enfin, le système de serres urbaines et de culture indoor est le plus futuriste d’entre tous : c’est le type d’agriculture que l’on peut lire dans les romans de science-fiction (comme la série Silo, de Hugh Howey, publiée chez Actes Sud). Dans les sous-sols non utilisés d’une cité HLM du XVIIIe, Théophile Champagnat a vu une ferme : 3 600 m² de cultures souterraines, pour être exact. Des radis, des champignons, des poireaux, des petites pousses dont sont friands les gens de la surface. « Pour ce type de productions, qui ont besoin de photosynthèse, comme on n’a pas la lumière du jour, on est obligés de la remplacer par des LED », a précisé à France Inter le co-fondateur de l’entreprise Cycloponics à l’origine du projet. Le jeune homme et ses associés font profiter des trésors de son sous-sol au quartier populaire qui le surplombe, via des tarifs préférentiels, des recrutements et des ateliers pédagogiques. Un échange vertueux. Mais avant tout, les fermiers vendent leurs légumes à des petites épiceries, des Amap ou des coopératives bio : « L’enjeu numéro un c’était vraiment d’avoir une activité agricole, de produire en ville, et de montrer que c’était possible », soutient l’entrepreneur. Tous ces agriculteurs urbains, qu’ils soient Franciliens ou non sont rassemblés dans une association, l’AFAUP, qui depuis 2016 fédère les acteurs de cette activité salutaire. Son but : accompagner les nouveaux ou futurs professionnels dans leurs projets quels qu’ils soient (low ou high tech, en cœur de ville ou en périphérie), diffuser des offres d’emploi, et surtout représenter la profession auprès du grand public, des grands acteurs économiques et des collectivités. Et grâce à un annuaire, mettre en lien les agriculteurs avec les entreprises privées ou les collectivés qui tentent d’améliorer leur RSE. Depuis 2018, l’association a pignon sur rue au Salon international de l’agriculture, où il présente les différents types de culture, fait déguster les produits de ses adhérents et propose des ateliers aux visiteurs : signe que ce type d’exploitation, loin d’être anecdotique, fait désormais partie du paysage.

Des projets pharaoniques, soutenus par les pouvoirs publics

Si la majorité des acteurs de l’agriculture urbaine sont des startupeurs, entrepreneurs du vivant ou agriculteurs (suivant l’appellation qu’ils choisissent), d’autres projets sont pharaoniques. C’est le cas par exemple de la cité maraîchère de Romainville, une serre verticale située en plein cœur de la ville de Seine-Saint-Denis, dans le quartier Marcel Cachin, face à une médiathèque. Créée en 2021 grâce à l’expertise de l’Institut AgroParisTech, cette ferme est un projet porté par la commune de Romainville, avec les subventions de l’État (1 million d’euros dans le cadre de la dotation de soutien à l’investissement public local), de la Région Île-de-France (un peu plus d’un million d’euros dans le cadre de l’appel à projet « 100 quartiers innovants et écologiques »), de la Métropole du Grand Paris (subventions de 800 000 € dans le cadre dans le cadre du Fonds d’investissement métropolitain), du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis (250 000 €) auxquelles se sont ajoutées les contributions de mécènes privés (comme Nexity, COGEDIM Paris Métropole, BNP Immobilier, VINCI Immobilier entre autres). Dotée de deux tours de vitres (la plus haute fait 24 mètres), elle produit chaque année sur plus de 1 000 m² plusieurs tonnes de légumes bio, de fleurs comestibles, de jeunes pousses ou de semences qui sont directement mis en circulation via des tarifs préférenciels : les personnes adressées par les CCAS bénéficient de 75 % de réduction.

Les collectivités, tout comme les pouvoirs publics, ont rapidement compris qu’elles pouvaient bénéficier de ce frétillement pour l’agriculture urbaine. Les défis environnementaux les poussent à limiter l’artificialisation et la pression médiatique les poussent à montrer patte verte. Outre les subventions directes, les appels à projets sont pléthoriques sur le territoire francilien : ainsi, en avril dernier, la Direction régionale de l’agriculture et de la forêt (DRIAAF) a décidé de « soutenir l’émergence et le développement d’actions territoriales en faveur d’une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous » afin de la doper la résilience de son territoire. Cet appel à projets, d’une enveloppe globale de 1,2 million d’euros, est aussi censé favoriser l’émergence d’un PAT dans le département des Hauts-de-Seine, qui en manque (avec une enveloppe de 200 000 €). Plusieurs projets ont déjà été accompagnés financièrement, comme la Bergerie nationale de Rambouillet (78) ou l’association terre et cité pour protéger le plateau de Saclay de l’urbanisation rampante.

Pour faire d’une pierre deux coups, valoriser ses petites friches disséminées un peu partout sur son territoire et encourager l’installation de projets agricoles sur son territoire, la ville de Paris a, quant à elle, lancé en 2016 son programme les « Parisculteurs ». Tout a commencé en 2013, quand l’Atelier Parisien d’Urbanisme (APUR) a publié une étude identifiant un potentiel de 80 hectares, possiblement végétalisables et exploitables à Paris. L’étude démontre également que ces espaces sont dénués de polluants issus de la circulation (qui restent en dessous du niveau des trois étages) : une donnée capitale pour qui souhaite s’installer en bio. Depuis sa création, le programme mène un intense travail d’identification et de mobilisation de sites, sur le foncier de la ville ou celui de ses nombreux partenaires (Paris Habitat, SNCF, ERDF, RATP, Accor Arena, entre autres) pour les mettre à disposition de projets agricoles portés par des associations, des entreprises, des start-ups. C’est par ce biais que le fondateur d’Agripolis, Pascal Hardy, a pu monter la plus grande ferme urbaine en toiture d’Europe, Nature Urbaine, sur les toits du hall 6 du centre d’exposition de la porte de Versailles : 14 000 m² de cultures verticales produisant une tonne de légumes et de fruits de saison par jour, en moyenne, avec une trentaines d’espèces représentées. La structure propose également en location 156 petites parcelles mise à disposition des Parisiens : l’occasion de partager cet espace.

Pascal Hardy n’était pas un béotien du développement durable, quand il a lancé son projet. Dirigeant d’une société d’économie circulaire, il apprend par hasard la technique de colonnes de cultures : « Je me suis dit que si cela existait pour des particuliers aux États-Unis, nous pourrions coordonner plusieurs colonnes, les monitorer et on pourrait construire des fermes urbaines très vastes avec cette technique ». L’homme fait donc de petites expérimentations sur le toit de son immeuble, dans le XVIIIe arrondissement : il met le doigt dans l’engrenage et fonde sa société Agripolis, qui a pour but de monter des fermes urbaines en utilisant ces techniques importées des États-Unis. « De fil en aiguille, j’ai pris un stagiaire d’AgroParisTech, puis deux, puis trois et ça a démarré en flèche : j’ai été obligé de céder mon entreprise pour me concentrer sur mon projet ». Avec les années, ses colonnes de fraisiers ont conquis bien des toits, celui de supermarchés de Charonne ou de Massy, de sièges de grands groupes à Issy-les-Moulineaux, d’un hôtel à Boulogne, d’un collège dans le XVIe. Quand Viparis (filiale de la CCI de Paris qui gère les parcs expos) s’est approché de lui pour végétaliser les toits du parc des expositions de la porte de Versailles, il s’allie au prestataire Cultures en ville pour créer Nature Urbaine. Fort de ce succès, l’entrepreneur propose désormais de vendre ses modèles de fermes urbaines, et d’en proposer l’exploitation, un peu partout en France, et répond désormais systématiquement aux appels d’offres de Parisculteurs : « Cette mise à disposition d’espaces parisiens est très intéressante économiquement : on peut mettre en place facilement notre agriculture verticale sans créer de nouveaux dommages environnementaux ce qui est très vertueux pour tout le monde ». Mais l’homme garde la tête sur les épaules : « Nature Urbaine peut être la plus grande ferme d’Europe, nous restons sur des quantités modestes, quelques tonnes par an, une goutte d’eau par rapport à ce qui se vend en hypermarché… Nous n’avons pas encore assez de poids ». On espère que la tendance viendra à s’inverser.

X