Rodelinda à l’Opéra de Lyon

Publié le 04/01/2019

Jean-Pierre Maurien

Créé tout juste après Giulio Cesare, Rodelinda appartient aux chefs-d’œuvres impérissables de Haendel. Il s’appuie sur un sujet porteur, le Pertharite de Pierre Corneille. Une tragédie qui, au VIIe siècle, voit l’usurpateur Grimoaldo s’emparer du trône de Lombardie et pour asseoir sa légitimité, tenter de séduire la reine Rodelinda, épouse de Bertarido passé pour mort. Pour prouver sa fidélité, celle-ci propose un marché inouï à son séducteur : n’avoir sa main que s’il tue son fils Flavio. Finalement, Grimoaldo cède la place à Bertarido, revenu entre-temps d’un exil forcé, non sans avoir été lui-même sauvé de la mort par celui qui était son rival. La musique est d’une saisissante beauté, dont une collection d’arias d’une facture proche de la perfection. Cette histoire tragique, où le politique croise le drame familial, est une mine pour un metteur en scène. Claus Guth propose dans une régie d’une totale cohérence, deux clés de lecture : conter l’histoire à travers les yeux de Flavio, personnage muet chez Haendel, qui pourtant voit et entend tout, et l’illustrer dans le décor unique d’une demeure victorienne, vaste maison qui, tournant sur elle-même, se transforme au fil des événements. Ce qui crée une unité de temps et de lieu, celle même de la tragédie classique et permet un huis clos propice aux confrontations les plus extrêmes. Aussi, ce qui peut paraître un drame bourgeois dont on aurait expurgé la composante politique, devient-il un drame familial exacerbé par les passions, qui se sublime grâce à la magie du lieto fine. À la lisibilité de la dramaturgie que permet en particulier le prisme du regard de l’enfant, répond l’esthétique de la présentation d’une plastique à couper le souffle.

Guth s’appuie sur une direction d’acteurs signifiante jusque dans le plus infime détail. Les personnages évoluent dans l’enfermement de la maison-palais, dans ses pièces, ses escaliers, ses couloirs, ou encore devant sa façade. Il scrute les divers rebondissements de l’histoire : la déploration de Rodelinda, qui ne se console pas de la mort présumée de son époux, les manigances de Grimoaldo tentant un entrisme peu scrupuleux, aidé par celles plus viles encore de son adjoint Garibaldo. Les intrigues aussi d’une autre dame, Eduige, qui elle-même est courtisée par ce dernier. Les tentatives de maintien de l’ordre d’Unulfo encore, tentant en vain d’empêcher tout un chacun d’aller faire du mal à l’autre. Et surtout le regard du jeune Flavio, omniprésent, qui furette constamment et partout, auquel rien ne semble résister. Sa fonction est de décrypter, sorte d’intervenant muet mais actif. N’est-il pas aussi envahi par ses propres démons au point de voir le double des personnages souvent caricatural. Il ira jusqu’à fantasmer les clones de ceux-ci en forme de pantins effrayants, torturé qu’il est par son propre voyeurisme. Les moments d’anthologie pullulent au long de cette mise en scène dont le rythme ne faiblit pas un instant. Loin de paraître figées, les arias fortifient l’action dans le subconscient de ses acteurs.

Les chanteurs-acteurs caractérisent intensément les personnages. Sabina Puértolas est une Rodelinda attachante dans sa fière détermination mais aussi sa fragilité devant le risque que fait courir sa morbide proposition. Si elle semble un peu gênée au début, la voix se chauffant lui permet de faire un sort aux morceaux de bravoure du rôle. Bertarido, Laurence Zazzo en assume les nombreuses aspérités, d’une voix de contre ténor à l’immense métier. Les vocalises sont crânement ménagées comme au dernier air d’une technicité dans les trilles à faire pâlir. L’usurpateur Grimoaldo est campé par Krystian Adam d’un beau timbre de ténor alliant lyrisme et héroïsme. Les diverses facettes de cet être complexe sont troussées avec sens : le séducteur ne doutant pas un instant de son pouvoir viril, mais aussi l’homme ébranlé devant le marché mis en main. L’Eduige de Avery Amereau, d’abord proche de la virago, bascule vite dans une attitude plus compréhensive, voire se range dans le camp des bons. Le souci de projection est un atout chez Jean-Sébastien Bou, sa voix de stentor apportant une vérité certaine au personnage de Garibaldo, le traître exécuteur des basses besognes. L’acteur Fabián Augusto Gómez Bohórquez est magistral dans le rôle de Flavio : un mélange étonnant de physique d’enfant à la vraie-fausse naïveté et de regard d’adulte tant est vraie la composition. Personnage pivot, il l’est assurément, parfois sous des postures frôlant le comique. Stefano Montanari, à la tête de la formation baroque de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, fait de l’excellent travail. En termes de cohésion et de couleurs. Le rythme peut être sur le versant rapide, mais cela ne cesse de chanter. Un orgue positif dans le continuo ne messied pas. Les cordes sont lustrées et les vents éloquents, singulièrement flûtes et piccolo qui enluminent plus d’une aria.

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