Surpopulation carcérale : « On tourne en rond en raison d’un manque total de vision politique » dénonce D. Simonnot

Publié le 13/10/2026 à 10h00

Le mandat de Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) de Dominique Simonnot prend fin ce mardi 13 octobre. Elle a accepté de nous rencontrer pour partager avec nous son expérience de six ans en tant que CGLPL, mais aussi son regard sur la prison, sujet sur lequel elle était déjà très investie bien avant d’occuper ces fonctions.

Surpopulation carcérale : "On tourne en rond en raison d'un manque total de vision politique" dénonce D. Simonnot
Dominique Simonnot (Photo : T. Chantegret / CGLPL)

Actu-Juridique : Vous avez été nommée CGLPL par décret du président de la République le 14 octobre 2020. Vous étiez alors chroniqueuse judiciaire, comment perceviez-vous la prison ? Était-il facile de traiter ce sujet dans les médias ?

Dominique Simonnot : Avant d’être journaliste, j’ai été « éducatrice à la Pénitentiaire », comme on disait à l’époque (aujourd’hui ce métier s’appelle conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation »), j’avais donc déjà une idée de la prison. Libération, mon premier journal m’a confié la rubrique Justice et donc prison, après celle de l’immigration et donc des sans-papiers. Comme vous le savez sans doute et bien que votre média en parle souvent*, ce ne sont pas, des « sujets vendeurs » me répétaient mes chefs, à Libé, puis au Canard Enchainé. Je devais me battre pour faire passer mes articles, et aussi entendre « tu nous gonfles avec tes prisons ». Eh bien, je l’ai pris en riant et ces querelles m’ont beaucoup aidée. Avant de proposer un sujet, il me fallait bien réfléchir à un « angle », susceptible d’accrocher et de convaincre. J’attendais aussi, avec impatience, les vacances et les trous dans les pages où l’on me demandait avec humour «  t’as pas une histoire de taulard qui traîne ? ». Même pour « boucher un trou » j’en étais très contente.

Cela m’a forgé une carapace qui m’a beaucoup servi au CGLPL. Insister, répéter, ne jamais se décourager, ni abandonner, engranger des informations, les délivrer au bon moment, ne jamais avoir peur de dire les choses le plus clairement et le plus fort possible.

Actu-Juridique : À quoi vous attendiez-vous en prenant vos fonctions en octobre 2020 ?

DS : Sincèrement, je pensais réussir plus vite à faire changer les choses. Un péché d’orgueil, sans doute, car tout est très, très lent. Je remercie d’ailleurs la collègue qui m’a soufflé que nous avancions, doucement, par déplacement de plaques tectoniques. Je ne m’attendais pas non plus au manque de courage – pour ne pas dire la lâcheté – politique auquel je me suis heurtée. Le CGLPL défend les droits de celles et ceux qui, n’étant guère aimés, ne rapportent rien électoralement et qui donnent lieu à des assauts de démagogie. Un seul exemple, parmi des centaines, après la sombre affaire Lyhanna, on a entendu des envolées grondantes sur une plus grande sévérité des peines. Sauf que dans cette tragédie la vraie question était de ne pas avoir arrêté l’auteur présumé des faits.

Pourtant, comme depuis des années, à chaque choc causé dans l’opinion par un délit ou un crime, c’est à qui roulera des épaules le plus fort en promettant des années de peines supplémentaires. Et j’en veux aux élus de la République qui profèrent des discours durs et tonitruants, sans aucune vision ni philosophie de ce que pourrait être la prison en montrant la voie possible de la réinsertion. C’est non seulement irresponsable mais cela ne donne aucun résultat, et vient aggraver la défiance de la population envers la politique et la justice.

Actu-Juridique : Votre regard sur la prison a-t-il changé au cours des six dernières années ?

DS : Bien sûr, tant il est différent de savoir et de voir. Je n’oublierai jamais ces cellules où s’entassent trois personnes dans 9 m2, et en fait 6 m2, si l’on enlève l’espace sanitaire. Les cafards y grouillent, les rats dans la cour, les punaises un peu partout. Pas de séparation avec les W.-C, ce qui oblige à satisfaire ses besoins devant les autres au prix d’une intense humiliation. Des détenus m’ont confié ne plus beaucoup manger pour moins évacuer, d’autres m’ont dit qu’à force de se retenir ils souffraient de problèmes digestifs, d’autres encore qu’ils attendaient la promenade de leurs compagnons de cellule pour, enfin, être seul et aller aux toilettes. J’ajoute que même si les femmes ne représentent que 3,3 % de la population carcérale, leur sort est le même, et pire encore puisqu’il existe peu de quartiers femmes et deux prisons spécialement dévolues. Donc, elles sont, en plus, souvent très éloignées de leurs proches. Enfin, en raison d’une effarante surpopulation carcérale (177 % en moyenne dans les maisons d’arrêt), hommes et femmes confondus souffrent d’un accès considérablement restreint à tout ce qui peut participer à la réinsertion. Soins, travail, enseignement, sport, formation, ateliers, tout est gangrené par la surpopulation et le manque de 5 000 surveillants et de plus de 1 000 conseillers d’insertion et de probation… C’est une totale violation de la loi prévoyant que si la prison sanctionne les auteurs d’infractions, elle doit également, je cite l’article 707 du Code de procédure pénale, « préparer l’insertion ou la réinsertion de la personne condamnée afin de lui permettre d’agir en personne responsable, respectueuse des règles et des intérêts de la société et d’éviter la commission de nouvelles infractions ». Cette partie de la loi semble enterrée, comme si elle n’existait pas, comme si c’était une blague.

Actu-Juridique : Avez-vous eu le sentiment de faire avancer les choses ?

DS : Oui, dans le sens où l’idée d’une régulation carcérale, (parvenir à ce qu’il n’y ait pas plus de détenus que de places) a fait son chemin et appartient désormais au débat public. Oui, également parce que, dans les pas de ma prédécesseure, Adeline Hazan, le CGLPL a porté, en psychiatrie, la lutte contre les pratiques d’isolement et surtout de contention (être attaché par 5 points) et demande instamment l’abandon de pratiques qui n’ont en aucun cas démontré une quelconque vertu thérapeutique. Et puis, le monde de la psychiatrie se bat, discute, travaille avec vigueur à justement améliorer les choses et jusqu’à la ministre de la Santé qui prône l’abandon de la contention pour 2030.

Cependant d’énormes trous demeurent. Outre le manque de personnel pénitentiaire, le manque de psychiatres et soignants est catastrophique. Des dizaines de milliers de lits ont été fermés, avec la promesse de création de centres et d’équipes ambulatoires qui n’ont que très peu vu le jour. La conséquence est fort cruelle, puisque l’on estime à plus de 35 % de prisonniers souffrant de graves troubles psychiatriques et qui n’ont rien à faire en prison

Actu-Juridique : La prison a-t-elle changé en six ans ?

DS : Oui, il y a 30 000 détenus de plus, et ce n’est pas à cause du nombre d’entrants, mais du fait de l’allongement des peines, passé de 7,7 mois en 2022 à 12,7 mois en 2025, ce qui est énorme. Face à ce fléau, la réponse du Gouvernement est la construction de prisons. Ce qui ne réglerait rien, celles qui ont été livrées ont de suite été remplies, à 200 %, comme à Bordeaux Gradignan. De plus, il y a un gouffre entre les 15 000 places promises en 2017 et les 5 000 vraiment sorties de terre, dont beaucoup, en plus, sont le fait d’anciens gouvernements. Elle a aussi changé, car les conditions de travail des surveillants sont telles qu’elles déclenchent des burn-out, de l’absentéisme et de la détresse. D’ailleurs il n’est plus rare de voir le personnel protester à coups de blocage contre la surpopulation carcérale. C’est d’autant plus malheureux qu’il existe beaucoup de belles choses et de belles personnes qui donnent leur énergie et leur savoir aux détenus qui n’y ont que très peu accès à cause de la surpopulation. En fait on tourne en rond. La faute à un manque total de vision politique.

Actu-Juridique : On évoque le principe de l’encellulement individuel depuis la fin du XIXe siècle, mais il ne se passe toujours rien…Pourquoi n’arrivons-nous pas à avancer sur ce sujet alors que les enjeux sont graves : conditions de détention indignes liées à la promiscuité, voire risque vital comme vous l’évoquez dans votre avis du 25 septembre sur la prévention des décès en prison ?

DS : Très graves car les violences explosent, les suicides et tentatives montent et le nombre des meurtres carcéraux aussi, on en dénombre 24 entre 2022 et début 2026. Les morts également, faute d’attention, les surveillants débordés nous disent qu’avec 150 ou 200 détenus à garder, ils ne peuvent souvent pas repérer qui va mal ou pas. D’ailleurs les courriers reçus au CGLPL montrent de plus en plus la peur et le désespoir de prisonniers soumis à la loi du plus fort. Sans compter toutes sortes de drogues et comprimés qui se trafiquent de différentes manières mais qui participent, avec les portables qui grouillent, à l’achat d’une certaine paix sociale.

Actu-Juridique : Face à la surpopulation carcérale, l’un de vos combats consiste dans la création d’un mécanisme de régulation du nombre des détenus, où en est-on, concrètement ?

DS : Nulle part, après beaucoup d’espoirs déçus, partagés avec le groupe de travail qui pendant trois ans s’est réuni au CGLPL pour en discuter, syndicats pénitentiaires, de magistrats, de médecins, d’avocats et d’organisations œuvrant en prison. Les porte-paroles du groupe ont été entendus en commission des lois de l’assemblée nationale, le 2 juillet 2025, l’un d’eux a prévenu les députés « nous prenons 5 000 détenus de plus par an, c’est du jamais vu et c’est une bombe ». Le président de la commission des lois s’était engagé à déposer dans la foulée une proposition de loi de régulation carcérale. Elle n’a été déposée qu’au printemps dernier, puis a été fondue, avec son accord, dans la loi du ministre de la Justice, dite  « loi SURE » qui n’a aucune chance d’être adoptée avant l’élection présidentielle. C’est d’ailleurs tant mieux, car ce volet de loi prévoit une régulation très décevante à côté de dispositions qui, mécaniquement, feront monter le nombre de détenus

Actu-Juridique : Que souhaiteriez-vous voir dans les programmes des candidats à la présidentielle ?

DS : Ce que je n’y trouve pas ! À savoir vider les prisons, comme on a su le faire au temps du covid, en libérant les détenus deux mois avant leur fin de peine, encadrés par les services pénitentiaires. C’est ce qu’ont fait beaucoup de nos voisins européens, avec succès. L’Allemagne entre autres qui a d’ailleurs un taux de récidive bien inférieur à celui de la France. Car de la manière dont on traite les gens à l’intérieur dépend celle dont ils se conduiront dehors. Or, je ne pense pas que l’abandon dans lequel vivent les détenus et les surveillants (qui croulent sous le nombre effrayant de prisonniers) soit le bon chemin pour arriver à une société plus apaisée et plus sûre. Souvent je me demande ce qu’est devenue notre collectivité pour tolérer une pareille honte.

Actu-Juridique : On sait que la condition des détenus majeurs en France est déplorable, qu’en est-il des mineurs ? 

DS : Si le CGLPL n’a pas la compétence de contrôler les foyers et familles d’accueil de l’aide sociale à l’enfance, il voit les ravages causés par les négligences, errements, brutalités, mauvais traitements dont les enfants placés sont les victimes. Ces enfants-là, le CGLPL les retrouvent dans les prisons pour mineurs, les centres éducatifs fermés, les services de psychiatrie où ils « bénéficient » – si j’ose le mot – de cinq fois moins d’heures d’enseignement et de formation que leurs camarades libres. Ce qui est, vous l’avouerez, d’une logique et d’une intelligence implacables. Le CGLPL a sorti un avis très sévère sur ce sujet en 2024. Une des principales recommandations en était la création d’un statut spécial de professeur pour ces gamins, et sans « vacances scolaires », qui n’ont aucun sens pour des captifs. Je l’ai porté à de nombreux parlementaires qui tous ont promis, main sur le cœur, de s’en occuper. Je n’ai plus eu de nouvelles, excepté de la députée Perrine Goulet qui est elle-même une ancienne enfant placée et donc, comprend l’absolue nécessité de refonder la protection de l’enfance. Je souhaite faire le parallèle avec les lycéens qui manifestent, avec raison, pour plus d’égalité, pour le remplacement des profs absents, pour des locaux convenables etc.…

Mais les enfants enfermés ne suscitent pas la même empathie ou intérêt. Loin de là !

Je voudrais que vous lisiez ce que le CGLPL a découvert particulièrement à la prison pour mineurs de la Valentine à Marseille. En cellule 23 heures sur 24, sans cours (les fameuses vacances scolaires), sans surveillants pour les amener aux activités ou au sport, sans rien… Ils étaient désespérés. Le personnel présent aussi.

Pourtant, à longueur de déclarations, il nous est assuré que chez les mineurs enfermés, « l’éducatif prime ». C’est mensonger. Le CGLPL qui visite ces lieux y voit partout les mêmes carences scandaleuses, s’agissant d’enfants sous la garde de l’État. C’est pourquoi j’ai souvent dit – à l’instar de la députée Isabelle Santiago qui a mené une enquête parlementaire sur les carences de la protection de l’enfance – que l’État est le premier des parents défaillants. Or ces enfants sont aussi les nôtres, ceux de toute la société ! Allons-nous encore longtemps nous désintéresser de leur avenir qui est aussi le nôtre ?

Actu-Juridique : Qu’avez-vous envie de dire à votre successeur ?

DS : Bienvenue, bonne chance, bon courage, merci de porter les espoirs et les recommandations du CGLPL et merci de prendre soin de son exceptionnelle équipe !

Actu-Juridique : Allez-vous continuer le combat ?

DS : Sans doute, mais je ne sais pas encore sous quelle forme.

 

*Retrouvez tous nos articles ici.

** La BD de Mathieu Sapin « En Liberté » sur les missions du CGLPL le décrit très bien, ainsi que les recommandations en urgence parues au Journal officiel du 29 août 2025. Voir nos articles ici et là.

 

 

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