« Le contrat de collaboration manque de garde-fous »

Publié le 17/10/2019 - mis à jour le 18/10/2019 à 10H28

Au printemps dernier sortait un livre qui a fait quelques remous au barreau. Dans La Face cachée de la robe, paru aux éditions Michalon, la jeune avocate Anaïs de la Pallière, relate ses débuts dans la profession. Des premiers stages à la première collaboration, en passant par les études à l’EFB, le parcours qu’elle décrit ressemble à un saut d’obstacles, ponctué d’humiliations et de frustrations. Pour les Petites Affiches, elle revient sur la genèse de ce livre, témoignage écrit à la première personne, dans l’espoir d’aider les jeunes avocats et de provoquer une prise de conscience de la profession.

Les Petites Affiches

Votre livre est un réquisitoire contre la profession d’avocat. Comment a-t-il été reçu ?

Anaïs de la Pallière

J’ai eu de très bons échos de la part de confrères, particulièrement de ceux qui sont collaborateurs ou l’ont été. Beaucoup m’ont contactée pour me dire qu’ils avaient lu le livre d’une traite et qu’il correspondait à ce qu’ils avaient eux-mêmes vécu. Certains ont employé l’expression « vérité effroyable » pour le qualifier. Ils m’ont confié se sentir moins seuls dans les épreuves qu’ils traversaient, et que cela leur avait fait du bien. On m’appelle encore pour me faire part de témoignages ou d’encouragement. J’ai aussi eu, malheureusement, des témoignages d’anciens avocats qui ont arrêté ce métier à cause de ce que je raconte dans le livre ! J’ai évidemment eu des réactions plus hostiles, mais finalement assez anecdotiques. Deux membres du Conseil de l’ordre m’ont reproché d’avoir écrit ce livre, et dit que j’emploierais mieux mon temps à faire du bénévolat qu’à cracher sur mes confrères…

LPA

Votre livre est un témoignage à la première personne. N’avez-vous pas eu peur de vous exposer ainsi ?  

A. P.

Lorsque j’ai envoyé mon premier manuscrit à l’éditeur, j’avais dans l’idée de publier de façon anonyme. J’avais peur pour mon exercice, et aussi parce que je dénonçais des faits de harcèlement de la part de personnes qui ont des relations avec des membres du Conseil de l’ordre. Je craignais des retombées et je ne suis pas toujours complètement sereine vis-à-vis de cela, même si je n’ai fait que raconter des choses vécues personnelles, et que j’ai des témoignages de confrères qui disent avoir vécu la même chose. Mon éditeur m’a encouragée en me disant que mon témoignage aurait beaucoup plus de valeur et de poids si j’assumais pleinement, sans me cacher derrière un anonymat de façade.

LPA

Comment ce livre a-t-il vu le jour ?

A. P.

J’ai l’habitude d’écrire des petites choses, des histoires, des romans que je ne finis pas. Cette fois, j’ai été au bout de mon processus d’écriture. Je n’ai pas pensé à en faire un livre au début, simplement j’avais besoin d’écrire ce que je vivais. Je voulais écrire pour m’en souvenir et c’est devenu un livre petit à petit. La première chose que j’ai rédigée sont les entretiens d’embauche pour mon contrat de collaboration. J’avais été choquée par les propositions qui m’avaient été faites, en dehors de toute déontologie et de tout ce qu’on nous avait appris à l’école. On m’a quand même proposé de venir travailler gratuitement pendant 3 mois sous prétexte que le cabinet ne pouvait pas sortir les sommes pour me rémunérer ! À chaque entretien je découvrais des choses qui n’étaient pas annoncées lorsque je candidatais : que le contrat n’était pas pour cinq jours mais pour quatre, que la rétrocession était moindre que prévu… mis bout à bout, tout cela commençait à faire beaucoup.

LPA

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

A. P.

Je suis aujourd’hui enfin dans un cabinet où ça se passe très bien. Avant cela, j’ai vécu plusieurs expériences désagréables dans différentes structures. La façon dont sont traités les collaborateurs me mettait en colère, Je voulais que ça se sache. Je voulais informer. Aujourd’hui, parler de harcèlement est devenu commun. Pourtant, quand cela m’est arrivé, j’ai mis du temps à comprendre que ce que je vivais relevait du harcèlement, et à trouver la force de quitter cette première collaboration pour trouver autre chose. Je sentais bien que les choses se passaient de manière anormale mais j’étais trop seule pour le réaliser pleinement et en tirer les conséquences. Après être finalement sortie de ce mauvais pas, j’ai voulu prévenir les autres, pour qu’ils ne mettent pas comme moi les pieds dans un cabinet d’avocats naïvement, sans savoir à quelle sauce ils allaient être mangés ! En en discutant autour de moi, je vois que c’est le cas de beaucoup de personnes qui débutent.

LPA

Vous voyez-vous comme une lanceuse d’alerte ?

A. P.

Au moment où j’écrivais le livre, je suis allée voir un film sur Edward Snowden et je dois dire que cela m’a inspirée ! En sortant du cinéma, je me suis dit qu’il y avait dans notre profession un vrai problème, dont on ne parle pas assez. Les ordres sont informés et essaient de gérer ça comme ils peuvent, mais trop de dérives continuent d’exister. Chacun se débrouille comme il peut, il y a énormément de choses qui restent cachées. Évidemment, je ne suis pas Edward Snowden, mais son histoire m’a donné du courage pour parler.

La Face cachée de la robe

LPA

Vous dénoncez le contrat de collaboration. Pourquoi ?

A. P.

Ce contrat de collaboration n’est plus du tout adapté à la façon de travailler d’aujourd’hui. C’est une évidence, et je ne suis pas la seule à le dire, Me Kami Haeri, dans un rapport (L’avenir de la profession d’avocat, Rapport remis à la Chancellerie, févr. 2017), le dit aussi. On relève les dérives mais la situation reste toujours la même. La profession doit avancer sur le sujet. Moi je ne fais que parler de ce que j’ai constaté. Les cabinets utilisent leur collaborateur comme un employé et estiment qu’ils peuvent lui donner des directives, des horaires à respecter. Ou encore, si vous réussissez à aller en audience, on va vous dire « Tu as perdu trois heures, tu vas rester trois heures de plus ce soir » ! Si vous voulez utiliser la salle de réunion pour recevoir un client, on va vous dire non, car vous n’êtes jamais prioritaire… Tout cela vous empêche de développer une clientèle personnelle, ce qui est pourtant la base du contrat de collaboration. Vous, collaborateur, êtes entre deux systèmes et vous vous retrouvez à n’avoir que les inconvénients du contrat libéral, sans avoir les avantages du contrat salarié. Comme vous êtes « libéral », vous n’avez pas de chômage ! Vous êtes un peu pieds et poings liés.

LPA

Pourquoi ne citer personne ?

A. P.

Après mon récit, qui occupe l’essentiel du livre, d’autres témoignages sont compilés en dernières pages. Là aussi, les noms ont été modifiés. Personne ne cite le cabinet par lequel il est passé. Citer des noms aurait été la porte ouverte vers de réels ennuis. D’autre part, l’idée n’était pas de jeter l’opprobre sur quelqu’un en particulier, mais plutôt de pointer une dérive générale de la profession.

LPA

Comment la profession en est-elle arrivée aux situations d’abus de pouvoir que vous relatez ?

A. P.

Ce n’est pas tellement à moi de le dire ! Je pense qu’il y a un problème d’impunité. Le contrat de collaboration n’est pas soumis au droit du travail, un jeune avocat ne peut donc pas aller aux prud’hommes. Quand on vous vire du jour au lendemain pour une raison inventée, on vous dit que c’est le caractère libéral de votre métier, et vous ne pouvez rien faire. Vous ne pouvez donc vous plaindre qu’à votre ordre et cela fait peur, car on ne veut pas se griller dans la profession. La peur est évidemment plus grande encore si votre employeur est membre du Conseil de l’ordre ou ancien membre du Conseil de l’ordre… Il n’y a pas assez de garde-fous. Le contrat de collaboration fait que toutes les dérives sont possibles.

LPA

Personne ne peut aider les jeunes avocats en détresse ?

A. P.

Il y a des associations, comme SOS collaborateurs, ou des membres référents du barreau. Ils vous écoutent, mais ne peuvent pas faire grand-chose. Il m’est arrivé de leur téléphoner. La réponse fut, en gros : « Si vous n’êtes pas bien dans votre collaboration, vous avez un contrat de libéral. Vous partez ». Sauf que le marché du travail ne permet pas de retrouver un travail facilement. Mon boss m’avait d’ailleurs expliqué clairement que c’est ce qui lui permettait de me faire venir le soir et le week-end et les jours fériés sans avoir à me payer un centime de plus. Si vous quittez votre place, il y en a dix qui vont vouloir la prendre. Quand j’étais dans le bureau de ma boss et qu’elle faisait le point sur les dossiers, elle avait son nez sur son ordinateur et me disait régulièrement « Tiens j’ai reçu un CV », laissant entendre qu’elle pourrait me remplacer très facilement.

LPA

Ce problème est-il spécifique au barreau de Paris, ou existe-t-il ailleurs ?

A. P.

Je n’ai exercé qu’à Paris, mais d’après les articles dans la presse, ces difficultés sont les mêmes partout. Pour la rétrocession d’honoraires, on est d’ailleurs plutôt mieux lotis à Paris qu’en province. Quand j’ai débuté en 2016, c’était 3 800 € pour une rétrocession. Il vous en reste à peu près la moitié une fois que vous avez enlevé l’URSAFF, le RSI, la prévoyance retraite, les cotisations ordinales. En province, la rétrocession d’honoraire est comprise entre 2 000-2 400 €. Dans certaines villes, pour une amplitude de travail très importante, vous vous retrouvez donc à travailler pour 1 200 € net… On vous dit ce n’est que le début de l’exercice, on vous forme. Sauf que, dans les faits, les cabinets ne prennent plus en charge cette mission de formation.

LPA

N’avez-vous pas pensé, vous aussi, à quitter la profession ?

A. P.

Dans les cinq premières années, des tas d’avocat raccrochent la robe. J’aurais pu être l’une d’entre eux. Je ne voulais pas abandonner avant d’avoir essayé d’exercer par moi-même. D’autant plus que si je n’étais pas bien au sein du cabinet, j’étais en revanche à l’aise en audience et dans la relation avec les clients. Je sentais que j’avais un potentiel à exploiter. Je ne regrette pas d’avoir persévéré. Les épreuves nous façonnent aussi… Aujourd’hui, je suis encore en collaboration mais dans une structure qui respecte l’esprit du contrat de collaboration. Comme quoi, cela existe ! J’ai mes clients personnels avec lesquels ça se passe très bien. Quand tout le monde respecte les conditions de travail telles qu’elles sont fixées, on peut tout à fait travailler en bonne entente. Il n’y a aucune raison de mettre des bâtons dans les roues des jeunes collaborateurs.

LPA

Est-ce que vous avez des conseils à donner ?

A. P.

J’en donne quelques-uns à la fin du livre. Quand on va en entretien, écouter son ressenti et ne pas insister si on ne le sent pas. Interroger les gens qui travaillent au sein du cabinet, essayer de mener sa propre enquête. Et partir si l’on n’est pas bien dans un cabinet, ne pas se dire que ça sera partout pareil, continuer de penser qu’on peut trouver mieux.

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Référence : LPA 17 Oct. 2019, n° 148s2, p.3

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