Val-de-Marne (94)

Me Claire Rozelle : « Notre travail d’avocat est déterminant dans la vie des gens »

Publié le 14/05/2021 - mis à jour le 28/05/2021 à 14H53

Installée depuis 15 ans à Créteil, dans le Val-de-Marne (94), Claire Rozelle a créé seule son cabinet d’avocat. Elle qui hésitait entre médecine et droit, est devenue avocate. Dès ses 14 ans, elle souhaite « lutter contre les injustices ». Un idéalisme qui s’est estompé depuis : « Je suis devenue un peu pessimiste à l’usure de l’exercice mais je me sens toujours dans la défense jusqu’au bout des ongles ».

Après avoir grandi dans le Centre, Claire Rozelle rejoint l’Île-de-France pour des raisons personnelles. Issue d’une petite ville de 18 000 habitants, elle a « envie d’anonymat, de brassage de populations, d’être proche d’une activité nébuleuse et frémissante », ce que Paris représente. Elle a alors dans ses bagages sa licence de droit obtenue à Tours et sa maîtrise en droit pénal et sciences criminelles obtenue à Poitiers. La jeune femme s’inscrit à l’université Paris 2 Panthéon-Assas pour passer le barreau.

À l’époque, Claire Rozelle a en tête Robert Badinter et son combat contre la peine de mort, un modèle. « Il avait la force de faire bouger le curseur. Je ne crois pas que j’aurais pu plaider aux assises en risquant une peine de mort pour mes clients ». Elle est également marquée par les procès des nazis de la Seconde Guerre mondiale, « la plus grande injustice », dit-elle. Seule à gérer son cabinet, Claire Rozelle, 45 ans, n’a pas le temps d’avoir des engagements autres que son activité professionnelle et sa famille, mais « peut-être un jour »…

« La seule personne pour qui on est avocat, c’est notre client »

Claire Rozelle collabore avec deux cabinets différents avant d’ouvrir le sien, après seulement deux ans et demi de barreau. « Je l’envisageais mais pas si rapidement. La première collaboration a été compliquée, j’ai été congédiée alors que j’étais enceinte de 7 mois. Puis j’ai eu une collaboration agréable mais j’ai dû arrêter et j’ai eu envie de plus de liberté ».

Monter son propre cabinet en 2005 n’était pas chose facile. Il lui faut aller à la rencontre des clients et leur donner envie de lui confier leur dossier. C’est finalement une rencontre qui l’incitera à s’installer à Créteil, Me Christian Leipp, qui a participé à la fondation du barreau de Val-de-Marne. « Un jour on a bu un café. On a beaucoup rigolé. On s’est reconnu sur des fondamentaux. Il m’a fait de la place dans son cabinet. Je lui ai dit que je souhaitais de la stabilité, et que je prendrai racine. Il m’a prise sous son aile. C’est mon mentor, mon père professionnel, je lui dois énormément. Je suis restée dans ses locaux 15 ans ».

Si dans ses études Claire Rozelle apprend l’organisation et la rigueur, auprès de Me Leipp elle s’enrichit de son humanité, de la prise en compte de l’autre et de la gentillesse nécessaire à son métier. « Il ne faut pas avoir peur de ce qu’on peut penser de nous. La seule personne pour qui on est avocat, c’est notre client. C’est lui qui m’a transmis cela ».

Au début, encore jeune avocate, Me Christian Leipp l’aide beaucoup. « Quand je rentrais d’une audience qui était compliquée, c’était la première personne à qui j’en parlais. Il avait toujours les mots pour désamorcer une situation. C’était quelqu’un de connu au barreau de Créteil, je savais la chance que j’avais ».

« Notre vraie carte de visite, c’est notre travail »

Dans le Val-de-Marne, beaucoup de cabinets sont individuels et généralistes, à l’image de celui de Claire Rozelle. L’avocate est ancrée dans son territoire. Elle propose des consultations gratuites à la mairie de Villecresnes et à la mairie de Cachan. « C’est un partenariat intéressant parce qu’il rend un service à la mairie et aux administrés. On a de plus en plus besoin de références juridiques et d’explications pour le judiciaire ».

Pendant près de cinq ans, elle fait partie d’un groupe d’entrepreneurs, le BNI, qui se réunit toutes les semaines et lui sert de vecteur pour générer des rencontres professionnelles.

« Et ensuite c’est le bouche-à-oreille. Des clients de la première heure m’envoient du monde, j’aime beaucoup quand cela arrive. Parce que notre vraie carte de visite c’est notre travail. Quand on a des clients qui viennent, qui nous envoient des amis, de la famille, c’est vraiment satisfaisant ».

Ses spécialités se sont affinées au gré de la clientèle et de ses priorités. Elle exerce le droit de la famille, des personnes et du patrimoine, le droit du bail et les troubles du voisinage, le droit civil du contrat et de la consommation ainsi que le droit pénal. « Je n’ai pas voulu faire que du pénal parce qu’après on peut être stigmatisé. Être jeune et être une femme n’aide d’ailleurs pas à être prise au sérieux. Surtout, c’est un mode de vie qui ne correspond pas à la vie de famille et à la stabilité dont j’avais besoin ».

Me Claire Rozelle a aussi laissé de côté le droit des étrangers, parce qu’elle a été « dépassée émotionnellement, c’était trop dur »! « C’était ingrat parce que nous n’avions que très peu de résultats positifs. Demander de l’argent pour si peu de réussite était très culpabilisant pour moi. Je n’avais plus de nouvelles pour toute une frange de cette clientèle, ce qui générait beaucoup d’angoisses. On doit donner beaucoup de soi. Quel que soit le dossier, on va gérer une partie de la vie des gens avec des conséquences importantes pour eux. Notre travail est déterminant dans la vie des gens et on ne peut pas le faire à moitié » !

« C’est dans ma personnalité de ne pas lâcher et d’aller jusqu’au bout »

En 2010, Claire Rozelle est avocate commise d’office. Elle défend Chloë, une femme transgenre détenue à Fresnes. « Le problème qu’on avait est qu’elle avait commencé à prendre des hormones et que par ailleurs, elle était toujours détenue dans une maison d’arrêt pour hommes. Sa féminité n’était pas prise en compte : c’était beaucoup de souffrances pour elle parce qu’elle ne pouvait pas cantiner de matériels dont elle aurait eu besoin pour son bien-être personnel. Elle était obligée de rester enfermée dans sa cellule parce qu’elle était moquée, mais surtout elle risquait d’être agressée. On a essayé, on a initié un dialogue avec la maison d’arrêt pour un transfert suite à des gestes d’automutilation mais on l’a simplement transférée dans l’hôpital de la maison d’arrêt, ce qui n’était pas une solution acceptable ». De cette affaire, Claire Rozelle retient le décalage entre les décisions médicales et les décisions de justice, qui mettent énormément de temps. « L’administration pénitentiaire était aveugle et sourde, c’était assez catastrophique ».

Chloë a ensuite demandé un transfert pour se rapprocher de son compagnon. « Ma désignation n’était plus valable et c’était plus facile d’être accompagnée par un avocat qui pouvait la voir en détention ». Après des correspondances durant quelques années, Claire Rozelle n’a plus eu de nouvelles.

L’histoire de Chloë fut marquante, comme d’autres à travers sa carrière. « Ce ne sont pas forcément les plus compliquées d’un point de vue technique. Ce qui est intéressant, c’est que plus il y a de l’adversité, plus les implications humaines sont importantes, et plus ça crée des liens avec le client et le magistrat.

Il y a ce dossier d’accident de la circulation ou un fils prend sa voiture avec son père et un tiers, et les deux passagers sont décédés. D’un point de vue juridique il n’y avait pas d’extrême complexité, mais il y avait de l’émotion et un grand besoin de compassion. Deux personnes ont été tuées, il n’avait jamais voulu ça, mais il y avait une responsabilité pénale lourde à endosser ».

Un autre dossier, « symptomatique des affaires familiales », a longtemps tenu éveillée Claire Rozelle. « Deux parents se séparent alors que leur enfant est encore tout bébé. Mon client, le père, reçoit un coup de couteau dans le dos du nouveau compagnon de la mère alors qu’il vient le déposer. La justice a décidé de laisser le nourrisson auprès de sa mère, même lorsque le compagnon était sorti de prison et retourné vivre auprès d’eux ». Seule avocate pour toutes les procédures, Claire Rozelle a eu son client au téléphone « tous les trois jours » pendant tout un été. Après avoir utilisé « toutes les ficelles d’un point de vue juridique », avec « un bébé en danger », elle et son client arrivent au bout de la procédure après 7 ans de travail et obtiennent la garde principale avec un droit de visite surveillé pour la mère. Il a fallu tirer toutes les sonnettes d’alarme dans tous les sens. « C’est courant que cela dure longtemps, surtout pour obtenir que le curseur bouge. Au final, on se retrouve avec des enfants au milieu de tout ça et qui grandissent dans un univers dangereux. Par ailleurs en droit pénal, la victime n’est pas assez mise en avant. En tout état de cause, en justice rien n’est jamais acquis. C’est dans ma personnalité de ne pas lâcher et d’aller jusqu’au bout. Il faut ouvrir des portes même si on nous les ferme » !

« La médiation est un vrai avenir »

Dans une activité en baisse de dynamisme depuis mi-octobre, notamment en termes de nouveaux clients, l’avocate s’inquiète du peu de perspectives. « Beaucoup de cabinets sont en difficulté financière à cause de la situation, cela crée beaucoup d’indécision. Les gens viennent consulter l’avocat quand ils n’ont plus le choix, quand la date d’audience est fixée. C’est ce qui a été fait durant le premier confinement ».

Forte de son expérience et de ce que Me Christian Leipp lui a transmis, Claire Rozelle réfléchit aujourd’hui à une prochaine étape dans sa carrière. Si l’enseignement ne l’attire pas, en revanche, elle se forme aujourd’hui à la médiation qui a, selon elle, « un vrai avenir ».

« En tout cas, on nous impose de passer de plus en plus à des règlements à l’amiable des litiges et je pense que cela enrichit mon expérience d’avocat et mon exercice professionnel ».

La crise aura au moins permis d’expérimenter les formations à distance, qu’elle considère « moins fatigantes et moins sollicitantes ». « Nous sommes une petite quinzaine dans la formation pour la médiation. Pour les exercices pratiques, c’est tout de même mieux d’être en présentiel. Parce qu’il y a une dimension personnelle très importante, à distance, il y a une partie qui nous échappe. L’ambiance, l’énergie, on perçoit moins bien tout ce qui relève de la communication non-verbale. Mais c’est aussi l’avenir, il va falloir apprendre à travailler ainsi ».

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