Val-de-Marne (94)

« L’espace public est réservé aux hommes parce que toute la société est réservée aux hommes »

Publié le 12/04/2021 - mis à jour le 13/04/2021 à 9H42

Dans le cadre de sa clinique citoyenne, l’association Jeunes Solidaires 94 organisait une rencontre-débat, le 8 mars dernier, au lycée Adolphe Chérioux à Vitry-sur-Seine. Le but était d’interroger la place des femmes dans l’espace public au regard du droit. Devant une trentaine de lycéens et lycéennes, des membres de la Clinique juridique de la Sorbonne et de l’association Lawyers for Women ont partagé leurs expériences et leur expertise.

Dessin d'hommes et de femmes passant du temps dehors, se promenant, à bicyclette, ...
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Jeunes Solidaires 94 est une association d’étudiants du Val-de-Marne, en majorité issus de Vitry-sur-Seine. « C’est une force citoyenne et solidaire qui promeut le droit à une chance et le droit à être accompagné », rappelle Samuel-Gaël Komesha, le président de l’association. En plus du soutien scolaire tous les lundi soirs de l’année au centre social du Plateau, l’association organise des maraudes et apporte des repas aux personnes sans abri du département. En lien avec Pôle emploi, les jeunes sont également suivis dans leur recherche de travail. « L’avenir, c’est nous », insiste le président. « Peu importe d’où on vient. Nous sommes les citoyens de notre République, elle est à nous tous et toutes ». C’est dans cette perspective qu’a été créée la clinique citoyenne : « Notre jeunesse pose des questions. Nous sommes là pour réfléchir, constater, comprendre. Nous œuvrons pour l’accès au droit mais aussi pour prendre conscience de nos devoirs ». La rencontre du 8 mars dernier sera suivie de prochaines sessions abordant à nouveau des questions de droit. Terminant son introduction, Samuel-Gaël Komesha est fier de se présenter comme « le fruit de l’école républicaine », lui « élève en première d’un lycée en zone prioritaire ».

L’appel à la jeunesse

Malgré des conditions sanitaires difficiles, les membres de Jeunes Solidaires 94 ont réussi à rassembler un panel de qualité, venu discuter du thème inspiré par la date du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes.

La proviseure Sophie Dridi n’a pas manqué de saluer la présence d’élèves masculins dans l’amphithéâtre, tout aussi concernés par les questions de genre mais « qui ne comprennent pas toujours la place de la femme dans l’espace public. La clinique citoyenne de Jeunes Solidaires 94 nous fait honneur et rejoint les valeurs de l’établissement. Nous œuvrons pour rendre les élèves responsables », a-t-elle ajouté avant de laisser la parole au préfet délégué à l’égalité des chances du Val-de-Marne depuis le 24 août dernier, Abdel-Kader Guerza. « Le Grenelle sur les violences conjugales et la nomination d’une ministre chargée de l’Égalité des chances montrent bien que ces questions sont une priorité du quinquennat. Chaque département en Île-de-France a un préfet chargé de cette obligation ».

Michelle Dayan, présidente de Lawyers for Women, était pour la première fois invitée à parler dans un lycée. Elle a déclaré être « très optimiste de voir ici des jeunes avec une mixité de genre » venus assister à cette rencontre. « Lawyers for Women est une association qui lutte contre les violences faites aux femmes. Le droit et la loi sont la pierre angulaire dans cette lutte ». Faisant à son tour un appel à cette « force jeune » présente devant elle, l’avocate a insisté sur la nécessité de « comprendre comment lutter de façon intersectionnelle » face à un « féminisme qui date ».

« J’ai connu Vitry-sur-Seine autrement qu’aujourd’hui. En 2002, la jeune Sohane a été brûlée vive à 17 ans parce qu’elle était dans l’espace public, parce qu’elle était visible », poursuit Kadija Azougach, secrétaire générale de Lawyers for Women, avocate et anthropologue. « L’espace public appartient aux hommes dans les sociétés patriarcales. Pourtant, les décisions sont prises à l’intérieur des maisons, par les femmes. Pourquoi la femme est-elle invisibilisée ? Aujourd’hui, on part du postulat qu’il y a une égalité de genre. Mais les termes ont une importance. Des rapports de force existent encore et ne devraient plus avoir lieu. Les adultes de demain peuvent faire évoluer les mentalités. Il n’y a pas de conditions féminines, mais des droits pour tous et toutes ».

Un espace public masculin

La Clinique juridique de la Sorbonne est partenaire de la clinique citoyenne. Elle était donc présente le 8 mars dernier et représentée notamment par la responsable du pôle droits des femmes, Camille Michel. Étudiante en master 2, Camille fait partie des 600 membres de la clinique qui reçoit aussi bien des demandes d’autres étudiants que de personnes extérieures à la faculté. En 2019, six cas de « femmes en détresse » ont pu être traités.

Pour illustrer l’invisibilisation des femmes dans l’espace public, elle prend en exemple son trajet entre son domicile et sa faculté. « À Paris, sur les 110 stations de métro, seulement cinq ont des noms de femmes. Dans les rues autour du bâtiment de la Sorbonne, on ne compte que des noms d’hommes. C’est la même chose à l’intérieur. Les femmes sont pourtant présentes et contribuent dans tous les domaines. La question se pose : est-ce que j’ai encore ma place dans la République ? ». Camille Michel donne pour exemple les premiers projets du Grand Paris : « Que des noms d’hommes ! ». Comme une évidence pourtant encore ignorée, l’étudiante conclut : « Tout le monde a sa place. Le changement se fait aussi par des détails ».

La liberté d’aller et venir

Méconnu et pourtant essentiel, la liberté de se mouvoir dans l’espace public est un droit pour tous et toutes, garanti par des textes constitutionnels et le droit international. En théorie. « Cette liberté est-elle effective ? », interroge Yeliz Inci, étudiante en cinquième année de droit et membre à la fois de Lawyers for Women et de la Clinique juridique de la Sorbonne. Elle interroge : « Qu’est-ce que le sentiment d’insécurité ? ». Un lycéen assis dans le fond de la salle répond : « Le fait de se sentir en danger ». Yeliz Inci confirme : « Le sentiment de se sentir exposé, vulnérable, peut s’étudier via le prisme du genre. Si nous avons les mêmes droits, ce n’est pas normal que les femmes ressentent davantage ce sentiment d’insécurité. Mais c’est aussi une expérience traumatique quotidienne ».

Menaces, insultes, elle témoigne de son vécu, des stratégies d’évitement mises en place par les femmes, de la façon constante de jauger ses trajets, de ne pas rester immobile. « Qui reste à traîner sur les bancs et à profiter des espaces publics ? Les hommes, qui exercent leur droit. Les femmes, elles, sont en mouvement ». Elle fait ici référence à l’article de la sociologue Marylène Lieber, intitulé : « Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? » et publié en 2002 dans Nouvelles Questions Féministes. « Les femmes dans l’espace public n’ont pas le même exercice de leur liberté que les hommes », souligne-t-elle.

Benjamin Pitcho, avocat et membre de Lawyers for Women va plus loin. « L’espace public est réservé aux hommes parce que toute la société est réservée aux hommes ». Il cite alors un groupe de femmes des années 1970 aux États-Unis qui s’étaient organisées entre elles pour le « droit de marcher dans la rue ». « Les statistiques le montrent, les femmes sont en danger. Je ne tolère plus ce monde », s’insurge-t-il face aux lycéens. « Les hommes doivent se mettre en retrait et être des alliés ».

L’espace de travail est un espace public

Coach et avocate, Valérie Duez-Ruff est apparue devant les lycéens et lycéennes pour évoquer un autre lieu parfois oublié de l’espace public : le lieu de travail. « C’est un lieu de sociabilisation important, surtout pour les avocats », dit-elle. « Or le sexisme est un instrument d’exclusion ». Devenue maman, son patron n’hésite pas à lui lancer des « Cela va vite me saouler si vous partez à 19h ». « On me reprochait de ne pas être présente. Parce que les dossiers se négocient en “réunions whisky”. Mais les femmes ne peuvent pas y être, parce qu’elles ont mangé leur sandwich en vitesse le midi pour aller chercher les enfants à l’école. Nous sommes loin de l’égalité dans le travail. Ce qui implique individuellement des préjudices majeurs, mais aussi une dépendance financière. Donc un préjudice pour les hommes en cas de divorce. Vous voyez bien que l’égalité est de l’intérêt de tous ! ». La salle rit.

Après son élection au Conseil national des barreaux, certains n’hésitent pas à suggérer que Valérie Duez-Ruff a « couché » ou « sucé des kilomètres de bites » pour avoir si bien réussi. Face à son témoignage, Binta Dembele, lycéenne de 17 ans et membre de Jeunes Solidaires 94 se dit « choquée » par « ce qu’une femme peut entendre même après avoir fait tant d’études ». « On minimise tout ce qu’elle a accompli. Tout cela me fait réfléchir. Je ne m’étais pas posée la question du nom de mon lycée ou de ma rue. On normalise… Une amie me demandait pourquoi je venais à cette rencontre. Pourquoi j’allais en manif. Pourquoi je m’engage. On a tenté de lui expliquer… On aurait dû l’inviter pour qu’elle comprenne ».

Sarah Predine, étudiante en cinquième année et superviseuse pour la Clinique juridique de la Sorbonne la rejoint sur l’engagement : « Qu’est-ce qu’on fait pour que cela change ? On va en manifestation, pour en finir avec l’isolement. On prend de la place dans le débat public, comme aujourd’hui, face à vous, pour en parler, discuter. On utilise le droit, l’outrage sexiste est une infraction. On croit en soi ».

Membres de Jeunes Solidaires 94, de gauche à droite : Binta Dembele, Fatoumata Bah, Elisé Yao, Andjela Todorovic, Samuel-Gaël Komesha, Cristina Pereira et Mathis Riffi.

Credo Lawson

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