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La violence des « bandes » en Île-de-France, un phénomène nouveau ?

Publié le 19/04/2021 - mis à jour le 07/07/2021 à 12H29
La violence des « bandes » en Île-de-France, un phénomène nouveau ?
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Depuis quelques semaines, le phénomène de bande fait les Unes des journaux et enflamme les plateaux de télévision. Ce serpent de mer aussi persistant qu’imprévisible fascine par ses mutations que la loi tente d’anticiper.

En janvier dernier, à Paris, dans le quartier de Beaugrenelle, un adolescent se fait rouer de coups. Le motif : un règlement de compte entre bandes de jeunes. Sur les réseaux sociaux, le passage à tabac fait des milliers de vues. À la fin du mois de février, les bandes ont à nouveau fait la Une en Île-de-France. Deux rixes survenues en Essonne les 22 et 23 février derniers ont coûté la vie à Lillibelle, collégienne de 14 ans, poignardée à Saint-Chéron et à Toumani, 14 ans également, tué dans la mêlée à Boussy-Saint-Antoine.

En réaction, et face à la réponse médiatique, le ministère de l’Intérieur a cru bon de diffuser les chiffres des affrontements « entre bandes de quartiers ou groupes informels » : 357 pour l’ensemble du territoire national au cours de la seule année 2020, contre 288 pour l’année 2019, « soit une hausse notable de 23,95 % », et trois personnes décédées pour 218 blessées. Une « tendance » à la hausse, selon l’entourage de Gérald Darmanin : + 9,17 % en 2018 par rapport à 2017, + 21 % en 2019 par rapport à 2018. Quant aux « bandes actives » recensées en France, elles seraient 74, dont 70 en Île-de-France et quatre dans des départements non précisés.

En Essonne, le problème serait « systémique » selon la procureure de la République d’Évry, Caroline Nisand, interrogée par Le Monde. Le parquet d’Évry dénombre ainsi 32 attroupements armés ou groupements en vue de commettre des violences impliquant des mineurs en 2018, 62 en 2019 et 53 en 2020, malgré le confinement. Des chiffres à corréler avec ceux de l’ensemble de la délinquance des mineurs traitée par ce parquet : 347 mineurs y ont été déférés en 2019, toutes infractions confondues ; 476 en 2020 ; et déjà 104 en 2021. Sur ces 104, le même parquet compte 40 gardes à vue pour participation à un groupement en vue de commettre des violences, ce qui témoigne de la proportion de ces affaires dans la délinquance des mineurs de ce département.

Et pourtant, le phénomène de bande ne date pas d’hier. En 2007, le sociologue, Manuel Boucher, écrivait un article passionnant dans la revue Pensée Plurielle sur ce phénomène. Il y rappelait que les bandes sont aussi vieilles que Paris. « À la “belle époque”, les “Apaches” sont des groupes de jeunes de milieux ouvriers en rupture avec le mode de vie structuré par le monde de la manufacture. Ils caractérisent l’insécurité urbaine sur les “fortifs” de Paris ; à la fin des années 1950 et au début des années 1960, les “blousons noirs” sont des groupes de jeunes turbulents, également de milieux ouvriers, en révolte contre le monde adulte et bourgeois et dotés d’attributs culturels saillants significatifs de la société de consommation de masse en développement (identification à une musique typée : le rock’n’roll, port de vêtements américains également portés par des vedettes et des idoles du cinéma et de la musique, coiffure spécifique : la banane, déplacement en groupe en deux roues…) ; à partir du début des années 1980, les “zoulous” incarnent l’archétype des jeunes dangereux et incontrôlables en rupture de banc avec les agents de socialisation classiques que sont le travail, l’école et la famille. Issus des grands ensembles urbains construits durant la fin de l’ère industrielle dans les années 1960 et 1970, en grande partie descendants de l’immigration maghrébine et africaine, ils sont associés à l’américanisation des rapports sociaux (repli communautaire, ségrégation urbaine ethnico-sociale…) d’ailleurs caractérisée par leur identification à la culture « hip-hop » originaire des États-Unis qu’ils plébiscitent et produisent ».

À l’époque où le sociologue se penche sur le sujet, les médias parlaient d’une résurgence de ce phénomène : le séisme des émeutes de la gare du Nord (en 2005) avait été suivies de nombreuses répliques. Pourtant, cette fois-là, il ne s’agissait pas de rixes, mais d’émeutes qui répondaient par la violence à la mort de deux jeunes adolescents poursuivis par la police, Zyed et Bouna. Malgré cette différence, la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance avait introduit de nouvelles dispositions visant les bandes organisées, celle du 2 mars 2010 « renforçant la lutte contre les violences de groupe » y ajoutait une infraction punissant la participation à un « groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation (…) de violences volontaires » d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende. Le critère d’appartenance à un groupe – « la bande organisée » – apparaissait déjà dans le Code pénal à la fois comme une circonstance aggravante et comme une infraction à part entière : « l’association de malfaiteurs ». La loi du 2 mars 2010 est venue introduire une nouvelle déclinaison juridique de la notion de bande. Cette nouvelle catégorie pénale emprunte au délit d’association de malfaiteurs non seulement sa formulation mais également sa logique anticipatrice.

Des mouvements plus difficiles à anticiper ?

La définition que la préfecture de police de Paris utilise aujourd’hui pour qualifier ce phénomène est la suivante : une bande est un « groupe composé au minimum de trois personnes dont la structure peut varier, comprenant au moins un noyau stable de membres qui se regroupent pour des raisons qui peuvent être sociales, culturelles ou délictuelles et revendiquent un territoire, commettent des incivilités ou/et des actes délictueux et créent une atmosphère de crainte, d’insécurité et d’intimidation ». Mais dans le cas des rixes en Essonne et à Paris, des rixes nées sur les smartphones et animées du feu rapide des réseaux sociaux, les violences de bandes semblent peu à peu perdre ce « noyau stable », et même la notion de « territoire » semblerait plus compliqué à circonscrire.

Anticipant ces mutations, la préfecture de police de Paris a rapidement mis en place une cellule spécialisée de cinq policiers appartenant à la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) pour assurer le suivi régulier du plan bande mis en œuvre en 2010, une « action coordonnée » menée avec l’ensemble des directions de la préfecture de police, au sein desquelles des « référents bandes » se réunissent tous les deux mois. Cette stratégie, associant renseignement et prévention, aurait permis selon les chiffres communiqués par la préfecture de police, une baisse significative des violences de bandes dans la capitale, passées de 159 faits constatés en 2016 à 83 en 2020, et 187 interpellations la même année.

Mais ces chiffres pourraient être trompeurs. S’exprimant dans les colonnes du Monde, Thomas Sauvadet, sociologue et enseignant-chercheur à l’université Paris-Est Créteil, expliquait que les chiffres avancés ne concernent que la partie émergée des « phénomènes de bande » : celle qui mène à des interpellations. « Mais beaucoup ne donnent pas lieu à des interventions policières. Ces jeunes ne portent pas plainte lorsqu’ils sont blessés et font en sorte que les témoins ne communiquent pas non plus. La grande majorité passe sous les radars. » Selon lui, la « montée en puissance » est tout de même patente en France. Notamment car plusieurs générations ont participé aux affrontements entre certains quartiers, ancrant ces rivalités dans l’identité de leurs enfants, neveux, cousins… Mais aussi, ajoute-t-il, car « la culture des bandes » s’est elle-même développée, devenant un véritable business dans l’industrie culturelle, le tout démultiplié par la caisse de résonance des réseaux sociaux.

Au ministère de la Justice, la réactivité est de bon ton

Face aux nouveaux drames qui ont fait la Une, le garde des Sceaux a pris les choses en main, avec fanfare. Le 1er mars, une visioconférence mettait autour de la table les ministères de la Justice, de l’Intérieur et de l’Éducation nationale. À l’issue de la réunion, le premier magistrat de France évoquait avec émotion « les sangs de ces enfants tués pour rien au fond », il plaidait alors pour une généralisation « des bonnes pratiques », évoquant une « meilleure collaboration entre les différents parquets généraux » et un recours décuplé aux « interdictions de paraître ». « Il faut développer » ces alternatives aux poursuites qui sont actuellement en expérimentation à Bobigny, Montpellier et Senlis, et qui permettent « d’extraire » des jeunes « de la bande ». Le garde des Sceaux a également mis en avant le nouveau Code de justice pénale des mineurs, qui entrera en vigueur le 30 septembre prochain et qui doit permettre de réduire les délais de jugement. « On va passer de délais extrêmement longs où l’on voit des gamins de 16 ans qui sont jugés quand ils en ont 22 » à « une justice qui peut être rendue très très vite », a-t-il assuré. « Si on laisse filer et qu’aucune réponse n’intervient, on a un risque de réitération ».

En amont de cette réunion, le ministre de l’Intérieur avait, quant à lui, écrit à tous les préfets pour leur demander la « réactivation du plan de lutte contre les bandes ». Dans sa note, il leur demande de réaliser, avant le 10 mars, un « diagnostic départemental », avec un « historique » et une « cartographie » des affrontements, l’âge des jeunes impliqués ou encore leur utilisation ou non d’armes et des réseaux sociaux. À partir de ce diagnostic et « en fonction de l’importance du phénomène », les préfets devront mettre en œuvre un « plan départemental de repérage, d’accompagnement, d’information préventive et de sensibilisation des publics fragiles », ainsi que des moyens « d’investigation et de lutte » contre les bandes. Ce plan réactualisé devra être mis en œuvre avant le 1er mai prochain. Le ministre recommande également de recourir, « selon le contexte », à des groupes locaux de traitement de la délinquance, associant police, mairie et services éducatifs, sous l’égide du parquet.

Dans le Val-de-Marne, une stratégie de prévention

Lors de l’audience solennelle de rentrée, Laure Beccuau, procureure de la République de Créteil, avait parlé de son inquiétude concernant les phénomènes de bande. « Au 3e trimestre 2020, les faits recensés dans l’agglomération parisienne placent le Val-de-Marne au premier rang. J’ai, en conséquence, décidé la création d’un groupe local de traitement de la délinquance (GLTD) afin que ces affrontements, impliquant majoritairement des mineurs, soient anticipés, empêchés par la mise en commun de nos capacités respectives à “casser” ces codes qui font s’affronter 2 villes, sans autre raison qu’une rivalité soi-disant éternelle dont l’origine s’est perdue dans la nuit des temps. Cette absurdité a conduit à la mort d’un jeune de 20 ans ».

Laure Beccuau l’admet : le phénomène est on ne peut plus d’actualité. Alors que la délinquance des mineurs traitée par son parquet représente 961 mineurs déférés en 2020 (1 027 en 2019 et 818 en 2018), la tendance est au rajeunissement des mis en cause dans les violences de bande. « Pour l’année 2020, 76 % des mis en cause étaient mineurs. En janvier, pour les phénomènes décomptés on avait 91 % de mineurs ». La magistrate a confiance dans le plan d’action du parquet, focalisé sur la prévention. « Elle se fait sur deux niveaux : on fait prendre conscience aux intéressés que leurs violences ne sont pas un jeu mais qu’elles ont des conséquences pénales, donc on lutte contre le sentiment d’impunité, et on propose une réponse graduée en mettant chacun dans le système de raisonnement qui s’impose, ce qui empêche la récidive. La stratégie passe par un GLTD avec en son sein des magistrats du parquet référents de ce phénomène, il y a aussi l’éducation nationale et la protection judiciaire de la jeunesse, on rassemble les infos. L’objectif est de savoir si quelque chose est en train de frémir et d’agir avant que cela se produise. Cela a bien fonctionné fin 2020 : après la mort d’un jeune d’Orly dans un affrontement, on a appris qu’à l’occasion de l’enterrement, un affrontement devait avoir lieu alors on a maillé le territoire avec ouverture de sacs et contrôles d’identité pour mettre un terme aux velléités d’affrontement. Il ne s’est rien produit »!

Avec la protection judiciaire de la jeunesse, un stage dit de « phénomène de bandes » a été monté à la demande de la procureure. Au programme, un atelier sur la justice des mineurs (pour lutter contre le sentiment d’impunité), un ciné-débat (« Les bandes mon quartier et moi »), les interventions d’un sociologue, d’un policier, d’un animateur de rue, un passage au palais de justice pour assister à une audience. « Si je crois en ce stage, c’est parce que pour la trentaine de jeunes qui y sont passés avant le confinement, aucun n’a été judiciairement impliqué dans des faits similaires. Je pense que c’est pertinent », souligne la procureure. Elle tient également à montrer qu’outre la justice, les phénomènes de bande peuvent être jugulés par les habitants eux-mêmes. « La prévention se joue aussi via la participation aux conseils locaux de prévention de la délinquance, et au recours aux associations de quartiers du Val-de-Marne : à Villeneuve-Saint-Georges, la brigade des daronnes descend dans la rue pour récupérer les enfants, et puis du côté de Villiers-sur-Marne, une association a mené des actions communes auprès de deux quartiers historiquement opposés ».

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