Journal d’un pénaliste au temps de la Covid-19 (4)

Publié le 16/07/2020 - mis à jour le 16/07/2020 à 14H55

« Un violeur à l’intérieur, un complice à la justice » scandent certaines féministes radicales depuis le remaniement ministériel.  On ne doit pas renoncer à la présomption d’innocence, met en garde Loeiz Lemoine qui fustige également  l’erreur impardonnable que représente le fait d’ assimiler un avocat à ses clients.

Samedi 4 juillet – La thèse du scandale

 L’excellent et néanmoins anonyme compte Twitter « Thèse et synthèse », qui avait suspendu ses travaux sur la thèse d’Arash Derambarsh pendant le confinement, vient de les mener à leur terme. Le verdict est sans appel : « Validation définitive des 400 pages analysées. Taux définitif de copier/coller : 92,12% ».

Je me plais à rappeler la chronologie de cette affaire (Tous les détails  ici ) dans le cadre de ma croisade verte contre la pollution du barreau par les politiques, dont la plupart nous envahissent au seul vu de leur parcours (député, ministre, que sais-je).

Ce confrère putatif a montré un acharnement remarquable à intégrer la profession d’avocat, frappant à toutes les portes et fenêtres permettant d’entrer au barreau :

* l’examen, auquel il se fait étendre 2 fois,

* la passerelle en tant que juriste d’entreprise, ce qu’il n’était pas du tout d’après l’Ordre de Paris et d’après la façon dont il se présentait lui-même,

* et enfin le doctorat en droit, ultime possibilité et dernière chance. Le principal inconvénient de cette option est qu’il faut rédiger une thèse (je suis le premier à reconnaître le caractère exagérément contraignant de cette exigence). Ni une ni deux, voici notre impétrant qui produit, en un temps record, une thèse de 400 pages sans compter les annexes.

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Particularité à peine croyable pour un béotien comme l’auteur de ces lignes, cette thèse était inaccessible, confidentielle, sous embargo jusqu’en 2047 ! Sur la réclamation de plusieurs professeurs de droit, l’université Panthéon-Sorbonne acceptait finalement une publicité très restreinte, et les limiers de @These_Synthese avaient pu en consulter une version numérique disponible sur deux postes informatiques dédiés, sans possibilité de copier ou d’imprimer.

L’explication de cette confidentialité, d’après le docteur Derambarsh, ressemble à la fameuse défense du chaudron* :

1°) la thèse n’a jamais été confidentielle,

2°) ce n’est pas lui qui avait demandé cette confidentialité, mais le jury (ce que démentira son président, qui a l’air, comme les autres membres, très très très emm*** par tout ça)

3°) la confidentialité tient au fait que la thèse comporterait des éléments « secret-défense », argument qui donne envie, comme disait San-Antonio, de se taper le c** par terre pour en faire jaillir des étincelles.

Les mauvais esprits (et dans ce domaine je crois que j’ai fait mes preuves) pensent que cette confidentialité visait à cacher le plagiat dont il est aujourd’hui accusé : les gens sont méchants.

Tiens sinon, le record du monde de la connerie vient d’être battu : un américain a ingurgité 75 hot-dogs en 10’. C’est bien de se fixer des objectifs dans la vie. J’aime mieux Paul Newman dans Cool hand Luke annonçant froidement : « I can eat 50 eggs » .

Dimanche 5 juillet – Toboggan

Mail de Thèse et synthèse au président de la Sorbonne avec un lien vers le comparatif entre le texte de la thèse et les documents pompés. La chose est publique, toutes les personnes concernées vont devoir prendre position, l’enterrement du scandale sera difficile. D’ailleurs il ne pourrait aller qu’avec un soutien massif d’Arash Derambarsh. Si au contraire les rats commencent à quitter le navire, ce qui arrive habituellement quand il prend de la gite,  sa dégringolade risque de ressembler à un toboggan.

Un signalement est également fait au parquet de Paris et à l’Ordre des avocats. Si cette affaire est enterrée, je me fais Hara-Kiri.

Lundi 6 juillet – Vaudeville judiciaire

Nomination d’un nouveau et totalement inattendu Garde des Sceaux, ma réaction incontrôlée ici.

Eric Dupond-Moretti est donc devenu le chef de la Procureure Générale qui poursuit notre confrère Vincent Nioré, qu’il avait choisi comme avocat pour le défendre dans sa plainte contre le PNF dont la Procureure Générale est aussi la supérieure hiérarchique… ce vaudeville est génial.

Danièle Simonnet (encore une qui ne déçoit jamais) : « Un gouvernement masculiniste pro #CultureDuViol ! Les féministes ripostent à la nomination d’un gouvernement de la honte. #Darmanin#DupondMoretti ».

Eric Piolle, nouveau maire EELV de Grenoble : « « #DupondMoretti n’a jamais agressé aucune femme. » – « Bien sûr mais le symbole c’est que c’est un avocat, il défend ses clients, mais il y a une façon de le faire. Quand on dit que DSK il s’amusait avec des copains… ».

Tweet contestable de Danièle Obono, relevant que le nouveau premier ministre est « blanc » (j’avais même pas fait gaffe, mais c’est vrai, il est blanc). Du coup la partie glauque de Twitter se déchaine contre elle : « bonobo », « macaque », « salope ».

J’adhérerai à SOS Racisme quand il y aura un « s » à racisme, disait Pierre Desproges : ben on n’est pas rendus, mon pauvre. Je voudrais (mais on m’expliquera certainement que ce n’est pas possible) qu’il existe une symétrie totale entre « blanc », « noir », « juif », « arabe », etc., et qu’on considère comme également raciste toute expression insultante ou péjorative comportant indifféremment n’importe lequel de ces termes.

Mardi 7 juillet – « un violeur à l’intérieur, un complice à la justice » ?

Eric Dupond-Moretti-Moretti à son arrivée au ministère de la justice le 7 juillet 2020 (Photo : ©O. Dufour)

Discours d’investiture du nouveau Garde des Sceaux. J’en retiens surtout la fin et notamment ces mots : « Je pense en particulier à ma mère qui a quitté son pays d’origine pour fuir la misère et pour arriver ici dans ce grand pays. Elle est devenue une française de préférence et la marseillaise la fait pleurer. »

On peut donc, par son travail, son talent et son mérite, malgré la modestie de ses origines, avoir une réussite magnifique, comme Charles Péguy et Albert Camus, et même accéder aux plus hautes fonctions.

On peut aussi aimer la France sans y être née, et pleurer en entendant la Marseillaise, tandis que certains qui y ont vu le jour, la sifflent au Stade de France.

Je ne me suis toujours pas remis de la lecture de Simone Weill sur l’enracinement et une forme de patriotisme anti-zemmourien :

« Le sentiment de tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable, est autrement chaleureux que celui de la grandeur nationale. L’énergie dont il est chargé est parfaitement pure. Elle est très intense. Un homme n’est-il pas facilement capable d’héroïsme pour protéger ses enfants, ou ses vieux parents, auxquels ne s’attache pourtant aucun prestige de grandeur ? Un amour parfaitement pur de la patrie a une affinité avec les sentiments qu’inspirent à un homme ses jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée. La pensée de la faiblesse peut enflammer l’amour comme celle de la force, mais c’est d’une flamme bien autrement pure. La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté, parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas.

On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue au loin dans le temps et dans l’espace. Ou bien on peut l’aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut-être détruite, et dont le prix est d’autant plus sensible. »

Certainement, du moins j’aime à le croire, la « française de préférence » entend la Marseillaise avec un sentiment proche de ceux « qu’inspirent à un homme ses jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée. »

Baccalauréat : le crû 2020 s’annonce exceptionnel. Certains esprits chagrins prétendent que si dans le temps réussir son bac était un exploit, de nos jours l’exploit serait de réussir à le rater. Il y a quelque temps, deux courageux auteurs (probablement des sociologues) avaient réfuté « une vieille idée de vieux » en écrivant un ouvrage prémonitoire intitulé « Le niveau monte ». Ces dernières années, certains élèves ont pu obtenir des moyennes supérieures à 20/20. Cette année, grâce notamment aux consignes de « bienveillance » (on sait qu’avant, les correcteurs étaient très malveillants), on s’attend à un taux de réussite supérieur à 100%. Bravo, jeunes gens !

Ouverture d’une information judiciaire contre Edouard Philippe, Olivier Véran et Agnès Buzyn, devant la Cour de justice de la République. Ça commence.

Un temps je me suis demandé si j’arriverais à trouver de quoi écrire dans ce journal. La vérité est que je n’arrive même plus à suffire tant l’actualité judiciaire, singulièrement pénale, est riche. Ainsi ce jour, cette réaction d’une magnifique connerie sur les nominations de Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti : « un violeur à l’intérieur, un complice à la justice ». Le premier est seulement, comme l’affirment les furieuses de la culture du viol, « un homme accusé de viol ». Ce qu’on appelle, juridiquement, un présumé innocent.

La « complicité » du second tient au fait qu’il serait « l’avocat des violeurs » : l’avocat qui défend une personne (violeur, terroriste, braqueur) en devient donc, pour certains, le complice. C’est confondant de bêtise, d’incompréhension de ce qu’est la défense, et de simplisme. Il serait en outre (péché extrêmement grave, apparemment) un « masculiniste », favorable à ce qu’on importune les femmes.

La toute première mesure du nouveau Garde des Sceaux est passée inaperçue, elle consiste en la modification des formulaires de classement sans suite. A côté des motifs habituels (prescription, infraction insuffisamment caractérisée, etc.), une nouvelle ligne a été ajoutée : « classement en opportunité, le plaignant étant devenu Garde des Sceaux ». Sage précaution.

Eric Dupond-Moretti à la maison d’arrêt de Fresnes. Ce parquet reconnaissable entre tous, que j’ai arpenté mille fois… que j’avais découvert auparavant, en lisant La Cerise d’Alphonse Boudard, qui y a passé 5 ans. Et les surveillants au garde à vous devant le Garde des Sceaux, qui naguère le remontait aussi en tant qu’avocat, avec l’attente, le claquement des verrous, le yoyo et le toutim. Qu’a-t-il en tête ? Qu’ont-ils en tête ? Je n’aime pas galvauder les termes convenus, mais surréaliste est le mot qui me vient à l’esprit.

La connerie a de beaux jours devant elle. Pardon, je l’ai déjà dit ? Eh bien il semble que rien ne vienne démentir ce pronostic. France Info sur Twitter : « Nomination de Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti au gouvernement : C’est « cracher au visage de toutes les femmes », dénonce la chanteuse Camélia Jordana ». Bon du coup je vais devoir m’exprimer sur ce sujet. Je sais que beaucoup attendent mon avis avant d’en penser quelque chose, mais entre nous, qui a demandé le sien à cette personne ?

Jeudi 9 juillet – Faut-il renoncer à la présomption d’innocence ?

Rien ne va plus et voilà que je mets bêtement en péril mon Salut Eternel ! Penser à dire à ma mère de ne pas lire cet épisode de mon journal. Penser également à me confesser d’urgence, car si je devais mourir subitement, je serais en état de péché mortel. J’ai contredit Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, qui, ayant sans doute oublié l’histoire des deux larrons qui encadraient le Christ en croix, a traité le Garde des Sceaux « d’avocat complaisant pour les voyous et les terroristes ».

Dans la même veine, Jean Messiha, du ci-devant Front National : « Nommer un avocat ministre de la justice c’est nommer un alcoolique à la tête de la mission de lutte contre l’alcoolisme. Militant anti-RN assumé, Éric Dupont-Moretti (sic) a de plus défendu le frère de #Merah. Le symbole politique est terrifiant. »

Un compte intitulé Paye ta shnek (nan, toi d’abord) poste ceci : « Voilà pourquoi votre présomption d’innocence adorée nous coûte très cher. Parce que le système judiciaire tel qu’il est ne permet pas au droit d’être applicable. La plupart des victimes de viol n’a aucune preuve et pourtant les crimes ont été commis. Et les coupables sont libres (…) S’ajoutent à ça les délais de prescription, la police qui refuse les plaintes, les procès qui durent des années voire décennies, le très faible taux de condamnations, mélangez tout ça et obtenez une justice dans laquelle on ne peut absolument pas croire, qui n’est pas du bon côté

Donc non perso je ne veux pas d’un mec accusé deux fois de viol comme ministre. Je m’en tape qu’il n’y ait pas eu de condamnation : je sais d’avance qu’il ne sera pas condamné, parce qu’en plus il est puissant. Même en ayant violé 20 personnes il s’en sortirait. »

Mee Too – sexual harassment poster concept

Tout, je crois, est résumé : pour ces personnes, et le mouvement Nous Toutes, organisateur de la manifestation, il faut, dans certains cas, renoncer à la présomption d’innocence et se contenter des accusations. Toute autre vision participe de ce qu’elles aiment à appeler « la culture du viol », concept assez effrayant.

De ce qu’on sait de « l’affaire » Darmanin, il a été l’objet d’une plainte pour viol. Le parquet, après enquête, l’a classée sans suite, puis rouverte après une lettre de la plaignante et de nouveau classée, estimant que « Les actes d’enquête réalisés n’ont pas permis d’établir l’absence de consentement de la plaignante et n’ont pas caractérisé davantage l’existence d’une contrainte, d’une menace, d’une surprise ou d’une quelconque violence à son endroit ».

Ladite plaignante a ensuite déposé une plainte avec constitution de partie civile, qui « force » l’ouverture d’une information judiciaire et la saisine d’un juge d’instruction. Ce dernier a ordonné un non-lieu, conforme aux réquisitions du parquet, elle a fait appel, et la cour a renvoyé le dossier au juge, qui devra donc informer.

Inutile de rappeler l’existence de la présomption d’innocence, ni la difficulté à faire des prédictions, surtout en ce qui concerne l’avenir, comme disait Woody Allen : bien malin qui pourrait dire ce que donnera cette affaire.

Les pénalistes en revanche savent que le double classement, les réquisitions à fin de non-lieu, le non-lieu, même infirmé en appel, signifient que sur l’échelle de Richter des charges, on est quelque part entre 1 et 2 sur 12.

Je ne dis pas que Darmanin soit innocent (je m’en fous complètement), mais entre la légèreté objective de la procédure et le fait de le traiter de violeur, il y a comme un grand canyon qu’on devrait refuser de franchir au nom de la lutte contre le viol.

Je connaissais déjà la bêtise des slogans, nous en avons eu la confirmation éclatante :

« Ministère du viol»

« Un violeur à l’intérieur»

« Etat complice »

« Gouvernement de la honte »

« Liberté égalité impunité »

« Un Etat à la gloire des violeurs »

« La culture du viol est en marche »

«Comment éviter un procès pour viol ? Deviens chef de la police »

En ce qui concerne notre nouveau Garde des Sceaux, il est tout à fait loisible de le critiquer, de ne pas aimer sa personne ou son style (encore que les deux aient changé d’un coup lorsque Eric Dupond-Moretti s’est coulé dans la fonction de Garde des Sceaux, la cravate n’étant que la manifestation émergée de cette mue).

Il est inacceptable (je pèse mes mots) de le rendre complice, en quoi que ce soit, dans quelque proportion que ce soit, des personnes qu’il a défendues.

Que l’homme de la rue, au café du commerce, ait ce genre de pensées : désolé, je ne peux rien pour lui et je ne perdrai ni mon temps, ni mon énergie à essayer de le convaincre.

En revanche, que des personnes plus évoluées reprennent ce refrain à leur compte, voilà qui est lamentable.

Je ne lâcherai pas cet os.

 

* une personne ayant prêté un chaudron à une autre, lui fait un procès pour lui avoir restitué ledit chaudron, mais percé. A quoi l’autre réplique que le chaudron n’était pas percé quand il l’a restitué, qu’il l’était déjà quand on le lui a prêté et que d’ailleurs, il ne l’avait jamais emprunté.

 

Si vous avez manqué les épisodes précédents, ils sont ici : épisode 1, épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8, épisode 9 , épisode 10, épisode 11, épisode 12.

 

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