Journal d’un pénaliste au temps de la COVID-19 (8)

Publié le 24/08/2020 - mis à jour le 10/09/2020 à 18H13

Les suicides en prison ? Tous les avocats pénalistes peuvent un jour y être confrontés. Loeiz Lemoine nous raconte cette semaine, alors que le ministre de la justice Eric Dupond-Moretti vient de lancer une mission sur ce sujet, les trois tragédies qu’il a vécues dans sa carrière.  On trouvera aussi dans ce journal les explications concernant la prise en charge de frais de défense de Claude Guéant par l’Elysée. Non, ce n’est pas scandaleux. La clef est dans une vieille affaire judiciaire concernant un restaurant de plage sur une ile réputée pour sa beauté… 

Lundi 10 août – Ensauvagement : la peur a-t-elle un camp ?

Suite de l’affaire Pavlenski : « L’activiste russe Piotr Pavlenski demande l’annulation de sa garde à vue et des documents qui lui sont liés dans l’affaire Griveaux car « il a été privé de l’assistance d’un avocat qu’il avait choisi », en l’espèce l’illustre Juan Branco. Cette requête était inscrite dans les astres, du jour où il a désigné Branco et où le parquet (a-t-il bien géré sur le moment ? That is the question) a estimé qu’il y avait un conflit d’intérêt.

La règle est clairement énoncée au 5ème alinéa de l’article 63-3-1 du code de procédure pénale :

« En cas de divergence d’appréciation entre l’avocat et l’officier de police judiciaire ou le procureur de la République sur l’existence d’un conflit d’intérêts, l’officier de police judiciaire ou le procureur de la République saisit le bâtonnier qui peut désigner un autre défenseur. »

Dans notre cas, c’est bien ce qui s’était produit : le parquet avait apparemment estimé que l’intervention de Juan Branco créerait un tel conflit d’intérêt. Avait-il saisi le bâtonnier ? Une décision a-t-elle été prise par ce dernier ? Ou bien l’avocat avait-il de lui-même renoncé à intervenir ? On sait que le bâtonnier l’avait reçu et lui avait demandé de renoncer à cette défense, en raison d’un « manque de distance », mais pas dans ce cadre juridique, plutôt une enquête déontologique. Attendons plus de précisions sur l’état de la procédure (ça ne peut manquer de sortir dans la presse, comme toujours).

Le Parisien : Karim, 40 ans, tué à bout portant à Ivry par un homme ivre devant sa famille, alors qu’il s’apprêtait à partir en vacances avec sa fille de 8 ans. «C’était un homme bon, généreux, toujours au service des autres. Un vrai gentleman !».

Coup de chaleur : le serveur du cabinet (l’ordinateur hein, pas le gars qui nous apporte des boissons fraîches quand on crève de chaud) s’est mis en sécurité et refuse tout bonnement de démarrer. Conséquence : plus de fax, plus de scanner. Je vais faire comme si c’était pas grave et, dès qu’une baisse thermométrique s’amorcera, je le redémarrerai comme si de rien n’était, par surprise.

Encore un aptonyme ce matin sur Culture, l’agriculteur invité s’appelle M. Rateau. Moins drôle, la sécheresse, pour ne pas dire le dessèchement, des pâtures. Où allons-nous, où vont nos paysans, qu’est-ce qui les attend, qu’est-ce qui attend notre pauvre monde ?

Philippe Juvin, des Républicains « L’ensauvagement de la société, ce n’est pas une théorie, c’est une réalité. La peur doit changer de camp, elle ne doit plus être chez les honnêtes gens mais chez les voyous ! » La première phrase semble, malheureusement, exacte. Les exemples d’attaques graves et de meurtres, pour un propos de travers, deviennent quotidiens. On peut sans doute postuler un « ensauvagement », c’est-à-dire un recul de la civilisation au sens où l’entendait Popeck : « on est pas des sauvages, tout de même ! ».

La seconde est aussi fausse, bête et idéologique que l’idée de terroriser les terroristes. Ce serait si simple si le monde était divisé en deux, d’un côté les voyous et de l’autre les honnêtes gens. Malheureusement (heureusement ?), il n’est pas si binaire, on ne reconnait pas les uns et les autres à l’œil nu, certains sont un jour victime, l’autre jour auteur : ceux-là, Monsieur Juvin, c’est-y des voyous ou des honnêtes gens ?

Sauvageons encore ici et.

Je discerne dans ces faits une nouvelle constante : les gars s’en vont mais pour autant, l’incident n’est pas clos, ils reviennent en renfort. Là aussi il y a quelque chose à creuser. On dirait qu’il ne s’agit pas d’un différend, mais d’un affront à laver, quelque chose qu’on ne peut laisser impuni.

Mardi 11 août – Le prisme de l’idéologie

Comme il fallait s’y attendre, la plupart des gens ont totalement baissé leur garde et laissé tomber les gestes barrière et le masque. Résultat : « Depuis deux semaines, la situation évolue dans le mauvais sens », déclare Jean Castex. « Le seuil de vigilance sera atteint cette semaine au niveau national. (…) Tout cela est préoccupant ». Si ça continue comme ça, des mesures vont être prises, et avec ma chance, ça va tomber juste au moment où j’aurais, enfin, pu espérer prendre quelques jours de vacances bretonnes. Sans compter que, les provisions de beau temps ayant été épuisées, on va se retrouver avec un climat de novembre. Tu parles de vacances…

Photo : ©Nischaporn/AdobeStock

L’Orient-Le jour, si souvent cité par la revue de presse internationale de France Culture, désormais ma référence depuis la catastrophe libanaise : « Le groupe d’avocats Moutahidoun porte plainte contre 28 hauts-responsables ». Alors là je dis oui ! A l’aune du droit français bien entendu, le seul que je connaisse un peu. Si on a des produits dangereux et même explosifs, en quantité énorme, stockés à l’arrache depuis plusieurs années, sans conditions de sécurité adaptées, et alors que des personnes ont tiré le signal d’alarme à plusieurs reprises, oui en vérité, là il y a du pénal.

Tweet de Valérie Pécresse qui critique la décision du Conseil constitutionnel « La décision du Conseil Constitutionnel interdisant au législateur de prononcer des mesures de sûreté envers les djihadistes dangereux à leur sortie de prison est injustifiable: Oui pour les criminels sexuels? Non pour les terroristes? ».

Réplique d’Arié Alimi : « Article 434-25 CP

Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par écrits ou images sur une décision juridictionnelle, en portant atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende ». Du coup je le chambre légèrement par une allusion subtile au fait que lui-même, en avril, avait menacé les conseillers du TA de poursuites pénales parce qu’ils lui avaient donné tort, ce qui pourrait être considéré comme une atteinte à l’autorité de la justice… Je ne vois pas le monde au travers du prisme de l’idéologie, je préfère la cohérence à la géométrie variable.

Mercredi 12 août 2020 – Son petit frère s’est « accroché »…

Un homme de 52 ans, en attente de jugement en comparution immédiate, se suicide aux Baumettes. Peu après, un de 35 ans, dans une autre maison d’arrêt. Tout suicide entraine son lot d’interrogations et de culpabilisation : est-ce qu’on a tout fait, tout dit, apporté toute l’aide, toute la présence possible ?

Les suicides sont, il faut le dire, pas du tout pour minimiser, plutôt rares par rapport à la dureté de ce qu’est une incarcération. J’en ai toujours été étonné, comme de l’absence de rébellion des personnes qui se voient infliger des peines parfois très dures (méritées ou pas, là n’est pas ma question), et les encaissent sans broncher.

Témoignage tout personnel : mon premier, si je puis dire, remonte à plus de 30 ans, j’étais tendre encore, et surinvesti dans toutes les défenses qu’on voulait bien me confier. Je l’avais vraiment bien défendu, celui-là, et par rapport aux faits, le résultat était magnifique, j’étais tout content, pour lui et pour moi. Il avait poignardé, avec une intention nettement homicide, celui pour qui sa femme l’avait quitté, emmenant les enfants et la machine à laver, comme dans une chanson de Boris Vian. Une fois jugé, c’était à peine l’affaire de quelques mois et il serait dehors. Mais, et je ne l’ai compris que plus (trop) tard, le jugement, la condamnation, c’était le dernier de ses soucis. En fait il était comme Raimu dans La femme du boulanger : sans cette femme et ces enfants, sa vie n’avait plus de sens, et c’est donc après le jugement qu’il s’est pendu. C’est sa sœur qui m’a appelé pour me le dire.

Photo : ©Aquatarkus/AdobeStock

Je n’ai jamais rencontré le second, qui était le frère d’un homme que je défendais pour des braquages, ils se trouvaient dans des cellules voisines. Un jour que le rencontre à la maison d’arrêt, il me dit que son petit frère s’est accroché et pendant un centième de seconde j’ai été au bord de lui répondre : ah c’est bien ça, il faut s’accrocher. Puis j’ai compris que le terme était employé dans son acception argotique et signifiait : pendu.

Coup de mou, déprime, perspective de longues années d’incarcération, le petit frère avait exprimé ses pensées suicidaires et le grand, comme la chèvre de M. Seguin, s’était battu toute la nuit, séparé de lui par 15 ou 20 centimètres de béton, pour le soutenir, le porter, l’inciter à tenir bon, vas-y petit, fais pas le con ! Mais sans pouvoir l’étreindre ou simplement lui passer un bras autour des épaules, comme ferait un frère, en manière de soutien affectueux mais viril.

Et là, à quelques centimètres de lui, sourd à ses exhortations, le petit frère s’était pendu pour s’évader. Je me souviens, pour illustrer ce que c’était que la prison, pour illustrer le désespoir qui étreint le prisonnier, avoir plaidé cela à la cour d’assises, en m’efforçant de tenir cette histoire déchirante suffisamment à distance pour réussir à aller au bout sans avoir la gorge brutalement et irrémédiablement serrée.

La dernière était affectueusement surnommée « Mamie » au cabinet. Un des rares cas d’incarcération ayant pour motif (notamment) le risque pour elle-même, à la suite d’un premier suicide dans lequel son mari avait perdu la vie. Et c’était assez bien vu car, là où les médicaments et le RER avaient été insuffisants, c’est la pendaison qui lui a enfin apporté la fin de ses souffrances morales et, je l’espère, la paix. Bien sûr, je n’avais eu de cesse d’essayer de la faire sortir de prison : on voit le résultat. C’est la juge d’instruction qui m’a appelé pour me l’apprendre.

Je vais écrire, en conclusion, une chose horrible : à quelque chose, malheur est bon. Ces gestes désespérés sont à chaque fois une piqûre de rappel aux magistrats, ceux qui requièrent comme ceux qui jugent : attention, les êtres humains sont fragiles, certains plus que d’autres, gardez cela présent à l’esprit, et même dans votre cœur (ça fait un peu catéchisme ? Tant pis), lorsque vous avez à demander ou à prononcer un mandat de dépôt pas forcément indispensable.

Pour ceux qui ont un peu de mémoire, c’est l’un des arguments qu’un avocat, devenu ministre, avait employé pour éviter la prison à un prévenu, lui-même ancien ministre (vous me suivez ?) : « et s’il se fout en l’air ? ».

Plage corse (Photo : ©Tilio & Paolo/AdobeStock)

Le Huffpost « Mise en examen de Claude Guéant : est-ce vraiment à l’Elysée de payer les frais ? :  Même sur les groupes d’avocats on s’en étonne et on s’en offusque. Quelques jours plus tard, Philippe Bilger sur Tweeter, à propos des frais de justice de Claude Guéant : « Avt même le #droit le bon sens permettait de douter de la prise en charge par #Elysée des frais de justice, ds ts les cas, au titre de la #protectionfonctionnelle. Par exemple, pas de remboursement qud condamnation! @lemondefr  Sur ce plan également, 1 #régalien extensif choquant! »

Si j’ai bien compris (car tout n’est pas clair dans la formulation), le bon sens (même si depuis Descartes il parait que c’est la chose du monde la mieux partagée, vu que c’est avec ça que chacun juge, comme le résumait Coluche), devrait passer « avant le droit » : juridiquement, je ne vous cache pas que ça va être compliqué.

Par ailleurs je suis scié de voir un juriste, lui-même ancien fonctionnaire, ignorer ou faire semblant d’ignorer des dispositions qui ne sont pas tout à fait récentes, et aux termes desquelles le critère applicable est celui de la faute détachable et non de la condamnation.

Dire que je suis obligé de faire un rappel en droit public, moi, un pénaliste…

Illustrons-le par une anecdote personnelle : il y a longtemps, dans une autre galaxie, j’ai été amené à assister des militaires français que je ne peux pas désigner plus clairement, en poste sur une île où est né un empereur français connu pour ses conquêtes à travers l’Europe (ne me demandez pas d’être plus précis) et dont le préfet venait d’être assassiné en pleine ville, sous les yeux de sa femme.

Ces fonctionnaires avaient reçu l’ordre, de la part du nouveau préfet dont le nom s’apparente à un couvre-chef (vous n’en saurez pas plus, inutile d’insister), d’aller incendier des établissements illégalement implantés sur des plages (petit indice : il s’agit d’un littoral où il n’y a pas de marées). Le chef de ces militaires leur avait répercuté cet ordre et, bon gré mal gré, ils avaient fini par céder.

A la suite de diverses péripéties, tout ce petit monde avait été arrêté par… d’autres militaires français portant un uniforme assez semblable au leur (je continue à brouiller les pistes).

Prison, instruction, remise en liberté, jugement devant le tribunal correctionnel (*), et désignation de votre serviteur pour intervenir devant la chambre des appels correctionnels. A mes côtés, le cabinet d’un bâtonnier parisien, celui d’un pénaliste marseillais reconnaissable à sa remarquable crinière, et même Jacques Vergès, ce Jacques Vergès dont vous faites votre Dieu. Tous avaient déposé, et ont longuement plaidé (que longuement), des conclusions de nullités, sans mentir, épaisses comme ça. La cour, comme le tribunal (à l’époque l’ordonnance de renvoi ne purgeait pas encore les nullités), avait rejeté l’intégralité de ces moyens. Les premiers juges, en revanche, avaient condamné les prévenus (un comble) à indemniser le propriétaire du restaurant illégalement et impunément implanté sur un littoral protégé.

Avec une discrétion et même une humilité dont j’ai finalement réussi à me guérir, j’ai déposé 4 pages (et encore, écrit gros) de conclusions tendant à la reconnaissance de la faute non détachable du service. Tous mes confrères se sont ralliés à cette demande, que la cour a suivie, sauf pour le préfet, puisque lui avait donné l’ordre illégal (sa faute à lui était donc détachable. Suivez, un peu !).

Résultat des courses : débouté de la partie civile, invitée à se pourvoir devant les juridictions administratives (bonne chance), et paiement par le ministère de la Défense (la défense payée par la Défense, je dois dire que c’était bon), et donc vous tous, joyeux contribuables de l’époque, que je remercie chaleureusement, des honoraires de presque tous les avocats. Est-ce que quelque part, tous ces avocats éminents n’auraient pas dû un petit pourcentage à leur jeune confrère ? Aucun, en tous cas, n’a songé à me le proposer.

Mort de la chanteuse Belle du Berry à 54 ans, d’un cancer foudroyant.  Tristesse, c’est un groupe qu’on entendait depuis toujours sur FIP et c’est vraiment à la voix de sa chanteuse qu’on identifiait Paris Combo. La démonstration qu’on peut faire un jazz à la fois authentique et accessible, chanté, populaire, pas prétentieux mais sans trahir le genre. Un peu comme Pink Martini mais en bien. Et puis quand on a 58 ans, soyons honnête, ça fout un peu les jetons.

Une nouvelle « incivilité » .

Alors celle-là je l’avais pas vue venir : « Il est temps de démystifier l’affaire d#outreau @juliettemeadel et porter secours aux enfants reconnus par la Justice victimes de viol et proxénétisme et aujourd’hui devenus des adultes déchirés par la souffrance du maintien de leur prétendu mensonge ! ». Cette phrase est un peu écrite avec les pieds, quand même. Suit un lien vers un site qui promeut (outre le livre de l’auteur du tweet) une vérité alternative sur l’affaire d’Outreau. Elle est considérée comme le fiasco judiciaire de notre histoire récente, mais il y a un mouvement sourd, pour ne pas dire sournois, qui consiste à suggérer que les acquittés ne sont pas pour autant innocents.

Vendredi 14 –  Violence réelle versus violence ressentie

Laurent Muchielli, sociologue, directeur de recherches au CNRS : « Insécurité », « ensauvagement », « violence »,  etcetera. Le gouvernement braconne sur les terres de l’extrême droite. « Il n’y a pas plus de violences interpersonnelles qu’il y a 20 ou 30 ans (…) l’ensauvagement fait partie du vocabulaire de l’extrême droite (…) c’est un vocabulaire politique, de combat (…) le gouvernement a une stratégie (…) il veut occuper le terrain de la sécurité, comme celui d’ailleurs de l’intégration, de l’immigration, le séparatisme etc. »

Premièrement, je pourrais objecter que la sociologie a, massivement, un vocabulaire politique et de combat, en miroir de celui de la droite et de l’extrême droite. Un sociologue aux propos presque drôles à force d’excès, avait relevé qu’intellectuel de droite était « un oxymore et même une impossibilité », ce qui est ridicule même pour de la pensée magique, mais à l’évidence vrai pour les sociologues :  impossible d’avoir une carrière normale, si on se ne suit pas la doxa sociologique dominante.

Deuxièmement, ceci posé (pour me faire encore des copains), entrons dans le vif de la discussion : les sources qui fondent cette appréciation sont les enquêtes de l’INSEE et non les statistiques de la police. Tout est en principe expliqué ici.

J’ai fait l’effort, de bonne foi (vraiment) d’essayer de comprendre le raisonnement, mais il est, sinon étrange, du moins contre-intuitif. Les enquêtes de « victimation », si on en comprend bien le concept, sont subjectives et procèdent par interrogation d’un échantillon de la population, sur un certain ressort territorial. Selon toute logique, on devrait trouver, par ces enquêtes, au moins autant d’infractions que de plaintes, et probablement plus. En effet, certains ne veulent pas porter plainte, d’autres voient leurs plaintes refusées ou dégradées en mains-courantes, mais si un sociologue les interroge, ils devraient se dire victimes.

Photo : ©Gérard Bottino/AdobeStock

Or, et ce résultat est vraiment déroutant, les enquêtes feraient ressortir moins d’infractions que de plaintes déposées. Pour le dire autrement, les populations interrogées dénonceraient, dans ces enquêtes, moins de faits qu’elles n’en ont dénoncé à la police. Il y a là un paradoxe que, probablement, seul un sociologue peut élucider.

Troisièmement, on retrouve le vieux débat sur l’insécurité réelle et le sentiment d’insécurité, qui est l’équivalent des températures ressenties : vous croyez qu’il fait -10° mais en vrai il fait doux, regardez le thermomètre. Quand le citoyen se plaint de l’insécurité, le sociologue lui dit qu’il croit être en insécurité, mais que c’est juste une impression, démentie par les chiffres. Il est d’ailleurs très intéressant de noter le rapprochement avec les thématiques « intégration – immigration – séparatisme », comme si c’était des gros mots. Ceci renvoie en effet au concept d’insécurité culturelle théorisé par Laurent Bouvet et qui est, par sa nature, véritablement un sentiment : celui pour un français d’être l’étranger dans son propre pays. Pour notre intervenant, évoquer ces questions, en parler, accepter même qu’elles soient en débat, revient à accepter d’aller sur le terrain de l’extrême droite.

Cette question de « faire le jeu » de l’extrême droite est devenue une tarte à la crème et peut s’envisager sous deux angles :

1°) A force de parler de tout ça, vous mettez du fumier sur le terrain de l’extrême droite qui du coup prospère comme un putois. On appelle ça, dans le langage du grand intellectuel Harlem Désir, la lepénisation des esprits, qui consiste à expliquer aux électeurs qu’ils sont des mous de la tronche à qui il suffit de dire des horreurs pour qu’ils se mettent à voter comme des cons. Il faudrait donc, que ces problèmes soient réels ou pas, cesser d’en parler et blacklister tous ceux qui ne respectent pas la consigne. Il suffit de comparer (un vrai travail de sociologue, je dirais) les résultats électoraux du PS depuis Mitterrand jusqu’à… (comment il s’appelle déjà, le dernier candidat PS à la présidentielle ? Un petit, ancien de l’UNEF… ben v’la que j’ai pu ma tête) et ceux du Front national, pour voir qu’il y a beau temps que les courbes se sont croisées et que cette stratégie ne fonctionne pas.

2°) Considérer qu’on peut s’adresser aux français comme à des adultes, en évoquant tous les sujets, même les plus épineux. A force de dire aux gens qu’ils ne voient pas ce qu’ils voient et qu’ils ne doivent pas en croire leurs yeux, ils se tournent vers Marine Le Pen, qui leur dit : moi je vous ai compris, je vois tout pareil que vous ! Et refuser d’abandonner à l’extrême droite des thèmes dont certains sont de gauche comme la nation, la laïcité, etc., au lieu de les lui contester pied à pied, et d’apporter d’autres réponses aux « bonnes questions », comme avait dit Fabius, qu’elle pose. Idem pour l’insécurité et l’ensauvagement, pour en revenir au sujet : notre sociologue nous explique que tout s’arrange, et nous, nous voyons tout le contraire.

Les chiffres sont impuissants à rendre compte d’une évolution qualitative de la violence. La quantité totale oui, mais la statistique ne connait que les catégories pénales (violences volontaires, ayant entrainé tant d’ITT, ou avec arme, etc.). Elle ne peut en revanche distinguer selon les cas de figure, et notamment le déclencheur de telle ou telle violence. Or c’est sans doute cela qui frappe actuellement : le décalage entre certaines causes même pas dérisoires (« faut mettre votre masque les loulous ») et la réaction explosive.

Samedi 15 aout – Google et le « bien-être numérique »

Photo : ©Goodpics/AdobeStock

France Info interviewe la « responsable du bien-être numérique » de Google (non, vous ne rêvez pas). On nous propose des applications qui vont diminuer le temps connecté, et remplacer (attention, attachez vos ceintures) le FOMO (Fear of Missing Out) par le JOMO (Joy of Missing Out).

J’emprunterai ma première réaction à Coluche « Avant, je pissais au lit, j’avais honte. Je suis allé voir un psychiatre, je suis guéri. Maintenant, je pisse au lit, mais j’en suis fier. »

Et la seconde à Albert Einstein : « Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre.»

C’est tout ce que j’ai à répondre. Non pas tout à fait : vous nous prenez vraiment pour des cons. Et malheureusement, nous vous donnons raison. Bien fait pour nous, nous n’avons sans doute que ce que nous méritons.

Nombreuses agressions (…) pour défaut de masque. Dans le bus, des lieux clos, une laverie, (…), des personnes ont été agressées parce qu’elles ne portaient pas de masque. Des citoyens en colère leur ayant en vain fait remarquer leur carence, s’en sont ensuite pris physiquement à eux, parfois de façon très violente, puisqu’un mort est même à déplorer.

Ah non, on me fait remarquer que je n’ai rien compris : ce sont les gens sans masque qui s’en sont pris violemment à ceux qui le leur reprochaient. Y’a un truc que je pige pas, là.

Arié Alimi, suite du feuilleton. « On peut arrêter de dire que le racisme n’est pas systémique dans la police française. On peut ajouter que le racisme est consubstantiel à la police en général. La notre bat néanmoins des records de racisme »

Un syndicat de commissaires lui répond. Il répond à son tour. Magnifique dialogue de sourd, évidemment. Le sujet et le média empêchent toute discussion digne de ce nom.

Dimanche 16 août – Culture du viol, vraiment ?

Tweet d’une certaine Elisabeth Piques (un aptonyme ? Tout me porte à le croire) : « en débat [elle parle d’Elisabeth Moreno] avec Emmanuel Pierrat, avocat de Baupin, et de Matzneff. Qui a constamment tenu des propos misogynes et empreints de culture du viol ».

1°) Ca se passe dans un endroit charmant du centre Bretagne, la petite ville d’Huelgoat, connue pour son chaos rocheux en pleine forêt et une ancienne mine de plomb argentifère. S’y tient également ce qu’ils appellent « L’école des filles ».

2°) Grosse fatigue, comme on dit de nos jours, avec la répétition de cette expression « culture du viol », qui semble postuler qu’on éduque nos fils (et avons-nous-mêmes été formés) à violer les femmes et à trouver ça très bien.

3°) La phrase est écrite avec les pieds mais on croit comprendre que c’est à Emmanuel Pierrat qu’on prête des propos misogynes, avec encore ce mélange entre l’homme et l’avocat, le second étant volontairement assimilé aux personnes ou aux causes qu’il défend. Je ne crois pas qu’il ait, en tant qu’homme, prononcé des propos misogynes, et ceux auquel on semble faire allusion sont des propos d’audience.

Lundi 17 août – Mais qui donc fait la loi ?

Atlantis / AdobeStock

 Plenel «C’est la police de la République, la gendarmerie, les forces de l’ordre qui font la loi dans notre pays», dit le ministre de l’intérieur. Ah bon, ce n’est plus le Parlement qui fait la loi (laquelle s’impose à la police)? » Comme Arié Alimi, il fait semblant de croire que la dictature est en train de s’imposer et que la police a pris le pouvoir en France. Ce c** de Darmanin, aussi, a vraiment le sens de la formule nulle ! Et nos amis, veilleurs de la démocratie, vigies de la dictature, font semblant de ne pas comprendre ce que signifie l’expression « faire la loi », qui n’a jamais voulu dire : je suis le législateur. Si on dit : « ce ne sont pas les voyous qui font la loi », veut-on dire que ce sont les députés ? Non, non, simplement que ce sont les forces de l’ordre qui doivent en imposer le respect. Quelle polémique idiote et vaine !

Mercredi 19 – La foule et la fourgonnette de police

 Les derniers jours, les dernières heures, avant des vacances d’été, même plutôt courtes, sont toujours un enfer : problèmes, difficultés, obstacles, fatigue pour ne pas dire épuisement, physique et moral, irritabilité, étroitesse des limites de la patience, et ça ne s’arrange pas avec l’âge. Du coup, pas le temps d’écrire mes calembredaines, mais parfois on ne peut pas ne pas réagir, comme disait Kundera à propos de Finkielkraut. Dans le cadre d’une phase finale de la Ligue des Champions, le PSG (face à Bergame et Leipzig, pas le Real et Manchester) se qualifie pour la finale. Bravo les gars ! Du monde dans les rues, collés-serrés évidemment, et vaguement masqués. Puis cette image : une fourgonnette de police, garée, sans un seul policier dehors, sans la moindre interaction avec la foule en liesse, et là, une quinzaine ou une vingtaine de jeunes hommes se jettent dessus, donnent des coups de pieds, enfoncent les ailes et les portières, et tentent de casser les vitres. Et moi de me demander : mais qu’est-ce qui nous arrive ? Il peut y avoir (sans les justifier) des affrontements entre police et manifestants, qui se trouvent par définition confrontés. On a déjà vu (encore moins justifié) que des jeunes gens attaquent des policiers qui ont l’outrecuidance de venir « chez eux » (logique de territoire, dans « les quartiers » comme on dit). Mais là, même ces explications, très insuffisantes à constituer des excuses, ne tiennent pas : il n’y a AUCUNE raison de s’en prendre aux policiers et d’essayer de déglinguer leur véhicule. Ensauvagement ou pas, il se passe quelque chose, quand même.

Jeudi 20 août 2020 – Je n’y suis plus !

 Ultime audience. Passage à la Poste qui n’a pas collecté le courrier. Encore des appels, des gens qui passent au cabinet sans rendez-vous, quelques documents à scanner et à envoyer en Malaisie (à cette heure ils doivent dormir), des conclusions à signifier, le RPVA qui n’en veut pas, quelques mails, un fax, et c’est terminé !

 Clients, confrères, juridictions, démerdez-vous sans moi, je n’y suis plus.

 

* Détail amusant, alors qu’ils avaient été mis en examen avec la circonstance aggravante de « bande organisée », le même juge d’instruction l’avait écartée en relevant dans son ordonnance de renvoi qu’elle n’existait pas, « sauf à considérer que la gendarmerie est une bande organisée ». Manifestement cette évidence ne l’avait pas frappé au moment de la première comparution. Ah mince, j’ai dit gendarmerie…

Si vous avez manqué les épisodes précédents, ils sont ici : épisode 1épisode 2épisode 3épisode 4épisode 5épisode 6épisode 7épisode 8, épisode 9 , épisode 10épisode 11, épisode 12épisode 13, épisode 14, épisode 15 et épisode 16.

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